Ce site est consacré à des descriptions de travail. Le travail avec lequel on gagne sa vie, ou une autre forme de travail, parce qu’on n’a pas forcément de travail rémunéré – on l’a perdu, on a choisi de ne pas en avoir, on fait autrement…

Les descriptions sont nées de deux façons: soit leurs auteurs ont entendu parler du projet et m’ont envoyé un texte, soit je me suis rendue moi-même auprès d’eux pour solliciter leur contribution.

Je laisse parler la personne aussi longtemps qu’elle le souhaite. J’essaie de me taire. J’enregistre. Je transcris ensuite ses propos. Je lui remets le texte écrit et nous en discutons jusqu’à trouver la forme sous laquelle il apparaît sur ce site.

Ma position n’est pas celle d’un sociologue ou d’un journaliste: je n’étudie pas, je ne cherche pas la chose intéressante, je ne synthétise pas – j’écoute et je transcris en restant au plus près des propos tenus.

Christine Lapostolle

J’écris depuis longtemps. Des livres qui se situent entre témoignage et fiction – des rêveries qui prolongent le spectacle de la vie. Le spectacle vu de l’intérieur, forcément. Le spectacle dans lequel nous sommes tous bon an, mal an, impliqués.

Dans l’école d’art où j’enseigne, je m’occupe du matériau langage, j’incite les autres à écrire, à faire attention aux mots… Les écoles d’art sont des lieux où l’on peut prendre le temps de la rencontre, des lieux où l’on ne se lasse pas de chercher comment transmettre, comment regarder, comment se parler, comment faire…

Ce site est un troisième pan de ce que je cherche avec l’écriture; ici l’expression de ceux qui participent et la mienne se rejoignent, je prête ma plume à des gens qui à travers leur parole mettent à disposition leur expérience.

Le blog que j’ai tenu sous forme d’almanach tout au long de l’année 2008 est consultable ici.

J’ai aussi travaillé en duo avec Karine Lebrun à l’élaboration du site 13 mots, dont l’initiative et la forme lui reviennent.

Remerciements et contact

Je remercie tous les auteurs de descriptions ainsi que ceux qui ont contribué à la réalisation de ce site et ceux qui le fréquentent.

Le design de ce site a été réalisé par Gwenaël Fradin, Alice Jauneau et David Vallance en hiver 2018.

Si vous souhaitez, vous pouvez me contacter ici ou vous inscrire à la newsletter pour être averti de la sortie de nouvelles descriptions. 

Tri par:
Date
Métier
Eric, artiste 04.05.2020
Je suis artiste et enseignant. Enseignant dans une école d’architecture. Artiste plasticien. Mon temps de travail, si on ne parle que de celui...
Yoann, futur ex-directeur culturel 14.04.2020
J’ai commencé à travailler pour cette structure il y a 17 ans. J’étais assez jeune, j’avais 23 ans. J’avais collaboré auparavant avec un...
Philippe, rentier homme de ménage 10.02.2020
J’exerce une curieuse profession, dont je serais bien incapable de donner le nom. Elle a un côté chic, puisque je suis propriétaire de trois...
F., Masseur bien-être 22.10.2019
Le nom du métier c’est «masseur bien-être». Il s’agit de massages à visée non thérapeutique. Le terme de thérapeutique est réservé aux...
Zéti, au marché et aux fourneaux 02.03.2019
Je travaille en tant que commerçante. Petite revendeuse pour commencer. Dans le coin. Je vends des bijoux. Des perles significatives, parce...
Line, libraire 06.01.2019
Être libraire, c’est avoir un dos solide pour transporter les colis, tous les matins, avoir un bon cutter pour les ouvrir, les ouvrir avec art...
Thomas, marin pêcheur 04.04.2016
Mon parcours. Je suis juriste de formation. Je viens d’une famille de marins. Mon père, mes grands-parents, mes arrières-grands-parents, ça remonte...
P.L., président d’université 02.09.2015
Comment on devient président d’une université? Dès que tu entres à l’université comme enseignant-chercheur, tu consacres une partie de ton temps à...
Js, maçon par intermittence 14.12.2014
Je me pose beaucoup de questions sur le monde du travail, sur ce que j’y cherche, ce que j’y trouve, sur ce qui me donnerait un peu de joie. Ça n’a...
D., directrice d’école d’art 03.06.2014
Je n’ai pas toujours été directrice d’école d’art. Il y a des directeurs qui ont été prof. Artistes, de moins en moins, il doit en rester un ou...
Barbara, scénariste 08.02.2014
J’écris des films et des séries pour la télévision. Au fond, j’entre dans la maison des gens pour leur raconter une histoire. Pour moi, dans l’...
P., médecin spécialisée VIH 11.11.2013
Le métier de médecin, c’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire. Même si j’ai autrefois pensé à faire de l’ethnologie – c’était plus pour...
Julie, hôtesse de l’air 02.08.2013
Mon premier vol. C’était en décembre, il y a presque douze ans. Je travaillais pour la compagnie Star Airlines. Nous étions une centaine de...
Arthur, vie extérieure 17.06.2013
Je ne dirais pas travail. Pas occupation. Je dirais que je n’ai pas d’occupation. Mais beaucoup de… de préoccupations. C’est avant l’occupation (là...
Michel, psychanalyste 21.02.2013
Préambule. Longtemps, j’ai eu quelques difficultés pour répondre à la sempiternelle question: – Vous êtes psychanalyste, quel métier passionnant...
Annie, chercheur(e) 16.09.2012
Chercheur(e) – Je n’arrive pas encore à habituer mon œil à ce (e). Bien que, dans mon métier et dans ma vie, je revendique ce qu’il signifie: une...
Benoit, pianiste 26.05.2011
Ça va faire dix ans cet été. Je vivais au Havre. J’étais marié, j’avais deux enfants, ils avaient sept et dix ans et on a acheté une maison...
Françoise, houspilleuse locale 17.02.2011
Depuis que je ne travaille plus au journal, évidemment mes journées sont moins structurées qu’auparavant. Apparemment. Ce qu’il y a de prioritaire...
Jean, maire 21.11.2010
Au quotidien, dans une petite commune comme la nôtre, on a la chance d’avoir un secrétariat de mairie ouvert six jours sur sept: le...
Mathilde, institutrice 19.08.2010
Travailler avec des petits Depuis quelques années, je fais classe toujours au même niveau: à des CE1, qui ont 7 ans. C’est un âge que j’...
M et L, facteurs 20.03.2010
Devenir facteur J’ai donné la parole à deux facteurs de mon village qui ont souhaité participer ensemble à la conversation. M. est toujours en...
Jean-Yves, éleveur de chèvres 06.02.2010
Les chèvres, je vais les voir plusieurs fois par jour, je suis obligé. Parce que des fois elles se sauvent malgré la clôture. J’ai 22 chèvres...
Marylou, auxiliaire de vie 17.12.2009
C’est très difficile à raconter. Je fais des gardes de nuit à domicile. Je dors chez les personnes. Ce sont des personnes qui ne peuvent pas...
Sylvie, chanteuse russe 24.08.2009
J’aimais beaucoup les contes russes quand j’étais petite, mais comme il n’y avait pas de russe à l’école, je n’ai pas eu l’occasion d’...
Marijka, cinéaste 14.05.2009
Mon travail consiste à imaginer des histoires et à les réaliser en images et en sons. Il y a plusieurs temps très différents dans ma vie...
Jean, professeur de philosophie 30.01.2009
J’enseigne dans un lycée, à Montpellier. J’ai 43 ans et 14 années d’enseignement. Travail Il s’agit de donner des instruments de travail...
L’activité de kinésithérapeute 20.08.2008
Le centre est un établissement privé, de 80 lits dits «de suites et de rééducation». Il fonctionne avec un prix de journée assez bas par rapport au...
Les tourments d’une lycéenne 07.07.2008
De la difficulté de s’orienter… des couloirs du lycée au couloir de la faculté. Paris, premier septembre 2006: C’est la rentrée des classes,...
Martine, muséographe 17.03.2008
Mon métier c’est exposer. Une histoire, une collection, un morceau de territoire, un thème, même. Je m’occupe des contenus d’une exposition,...
Éric, potier 15.01.2008
(Nous habitons le même village, nous nous voyons presque tous les jours. Nous nous sommes servis d’un magnétophone…) C’est un travail qui m’...
Je travaille dans une chaîne de cafés 03.10.2007
Recherche de la définition d’une «non-situation» (pour qu’elle en devienne une) d’une étudiante en philosophie, étrangère, qui travaille dans une...
Christine, prof d’histoire de l’Art 20.06.2007
Tentative de description de la situation de professeur d’histoire de l’art dans une école des Beaux-Arts J’enseigne dans une école des ...
Un quotidien 13.03.2007
J’ai deux métiers!! Par chance(?), je travaille à la maison. Le matin, après avoir conduit mon époux au travail, j’allume mon ordinateur et&...
Virginie, graphiste 02.11.2006
Je suis graphiste – je fais aussi de la direction artistique. J’ai 39 ans. Je vis à Paris. Je travaille depuis 1991, soit 15 ans. ...
Masquer l’extrait
Imprimer
Yoann, futur ex-directeur culturel14.04.2020

J’ai commencé à travailler pour cette structure il y a 17 ans.

J’étais assez jeune, j’avais 23 ans.

J’avais collaboré auparavant avec un théâtre, mais ce travail, c’est ma première véritable expérience professionnelle. Elle est liée tout simplement à un contexte familial, la naissance de mon fils.

À 23 ans, j’étais toujours étudiant mais soudainement, dans ma représentation du rôle d’un père, il me fallait un travail. J’ai cherché de manière assez active et je suis rentré dans l’institution d’archives pour laquelle je travaille toujours. J’avais déjà des liens avec cette structure puisque j’avais rencontré certains de ses responsables dans le cadre de mes études de Lettres modernes.

J’avais déjà un goût assez marqué pour la question de l’archive.

De l’archive et de la littérature contemporaine.

J’ai vécu au sein de la structure des changements de postes successifs jusqu’à devenir directeur du développement culturel: le poste que j’occupe aujourd’hui.

Je m’occupe de la valorisation des archives. Pas tout seul, je travaille avec une équipe. Cette valorisation passe par la production d’expositions, par des projets éditoriaux et par l’organisation d’événements: des rencontres publiques avec des auteurs, des éditeurs, des colloques, ce genre de choses.

J’ai intégré cette structure à un moment particulier de son histoire puisqu’elle déménageait de Paris pour s’installer dans une abbaye en Normandie. Le monument a été totalement réhabilité pour l’accueillir. La principale rénovation concerne l’église-abbatiale qui a été transformée en bibliothèque. Je suis arrivé six mois avant l’inauguration de la bibliothèque.

C’était très excitant. J’ai toujours trouvé mon travail très stimulant, c’est un travail qui me nourrit. Si je m’interroge sur le pourquoi je suis là, je sais facilement le dire: j’ai toujours été intéressé par l’écriture, la littérature, la création au sens large. Là, je me suis retrouvé au cœur d’un endroit où ce qui concerne les processus de création, les traces produites par les auteurs ou les créateurs a été réuni. Un lieu très signifiant pour moi. Et en même temps c’est un lieu qui, je crois, a paralysé, ou paralyse encore certaines choses qui me sont personnelles et qui sont liées à ma propre envie d’écrire ou de créer. Je dirais que ce travail a aggravé mon surmoi littéraire!

Je travaille dans un centre d’archives mais concrètement je suis assez peu en contact avec les archives elles-mêmes. En tout cas pas quotidiennement. Je n’ai qu’une connaissance partielle de la collection. Qui est extrêmement riche. Il y a plus de 700 fonds, il y a forcément des pans entiers de ces archives que je connais au final assez mal. Mais cette fréquentation des archives a quand même imprégné toute ma vie, quasiment toutes mes lectures depuis que je fais ce travail. Je pense que 80% de ce que je lis est lié à mon travail. En fait j’ai l’impression que c’est complètement mélangé. Complètement mélangé: c’est le propre des métiers qui croisent la vie professionnelle et les pratiques personnelles…

Quand j’ai intégré cette structure il y avait une cinquantaine de salariés, aujourd’hui il y en a un peu moins de quarante, des archivistes et des bibliothécaires principalement, mais aussi tous ceux qui s’occupent de la vie du site, de l’accueil des chercheurs, de la restauration, des jardins, etc.

Certaines activités se sont inventées au fil du temps. Mais les objets sur lesquels je travaille avec mon équipe ont toujours existé, les expositions, l’édition et l’événementiel, ça existait avant que je n’arrive dans la structure, différemment.

J’aime l’idée d’imprimer ma marque, mon empreinte: c’est le cas ces dernières années avec la collection Le lieu de l’archive, une collection de livres qui accompagnent des expositions présentées dans ce centre d’archives. J’ai coordonné toute son élaboration. C’est intéressant. Ce n’est pas du tout un travail personnel. C‘est un travail qui implique beaucoup de personnes… Je peux peut-être essayer de raconter tout simplement comment s’élaborent de tels projets.

Les expositions prennent la forme de cartes blanches: on invite un auteur, un penseur, un philosophe ou un artiste… Le choix de cet invité, c’est la directrice de l’institution qui le fait. J’ai une directrice qui est dans un dialogue permanent avec ses collaborateurs, avec certains d’entre eux en tout cas. Sur ces questions, on s’entend bien, on a des goûts et des intérêts proches.

Une fois la personne retenue, on l’invite à venir choisir, dans l’immensité des archives, une sélection de pièces qui lui permette de développer un propos, un récit. En général la sélection oscille entre 100 et 250 pièces qui deviennent la matière première d’une exposition et d’un livre reflétant son approche de l’archive.

Chacun utilise l’archive à des fins un peu différentes…

Moi j’ai un rôle de coordinateur. C’est d’abord une organisation logistique. Organiser un calendrier. Faire un budget prévisionnel, accueillir notre invité, manger avec lui, l’accompagner dans les collections et dans la conceptualisation de son projet.

Pour ce qui est de la partie recherche documentaire on s’adapte à la personne, à ses envies, à son projet. On doit réinventer des méthodes, cela m’intéresse beaucoup: qu’on ne soit pas dans la reproduction systématique d’un schéma.

La dernière exposition en date est celle de Valérie Mréjen qui, elle, a souhaité se focaliser sur un type d’archives un peu particulier puisque ce sont des archives qui ne nous intéressent pas beaucoup a priori: des archives qui relèvent de l’ordinaire, voire de l’infra-ordinaire, elle parle d’archives «sans qualité»: des fleurs séchées, des cartes de visites, des boîtes d’allumettes, des cartes postales non-envoyées…, ce genre d’éléments qui se retrouvent au milieu des archives, on ne sait pas toujours dire pourquoi, presque par accident. Des éléments qui ne sont pas ou peu identifiés dans les inventaires.

On fait reposer une partie de la recherche documentaire sur l’équipe des archivistes et sur la mienne. Chacun est mis en situation de pouvoir faire des propositions. On connait tous plus ou moins bien le contenu de tel ou tel fonds d‘archives. On a des affinités ou des spécialités qui se sont affirmées avec le temps au sein de la maison. Moi par exemple, je connais assez bien les fonds qui concernent la poésie plutôt expérimentale. Et puis telle personne, tel archiviste, connaîtra mieux le fonds de cinéma parce qu’il ou elle a été amené(e) à l’inventorier etc. On organise des temps de mise en partage, d’échange avec notre invité. Chacun peut dire: ah! je me souviens avoir vu tel élément dans tel ou tel fonds…

Ça c’est une manière de faire. L’autre manière pour le commissaire-invité c’est tout simplement de consulter les inventaires, qui sont, évidemment, à sa disposition. Il peut consulter ces inventaires et demander à ouvrir des boîtes, des dossiers, compulser nos archives.

Ce sont des projets qui nécessitent beaucoup de temps. Mais de manière générale tous les projets qui concernent l’archive appellent une temporalité particulière, une temporalité longue liée notamment aux demandes d’autorisation préalables à toute utilisation.

L’archive n’est pas un matériau comme un autre. 

Au fil des projets, même si on n’a pas de temps spécifiquement dédié à la consultation des archives, on capitalise un savoir. Par exemple, j’aime beaucoup l’œuvre de Danielle Collobert dont les archives sont conservées dans la collection. Il m’est déjà arrivé d’explorer ce fonds pour être en mesure de pouvoir le présenter ensuite dans le cadre de conférences. C’est aussi l’un des aspects de mon travail, représenter la structure, la présenter auprès de différents publics.

En fait, comme on est une petite équipe, il y a une grande polyvalence chez beaucoup d’entre nous, c’est l’un des intérêts de travailler dans cette structure. Ainsi, alors que ce n’est pas mon travail, j’ai déjà été impliqué dans la collecte de certains fonds d’archives. Je me suis occupé des archives du poète Christian Prigent, ou de celles de Julien Blaine…

On produit quelques livres – assez peu, deux ou trois par an. On est impliqués par ailleurs dans des projets coéditoriaux, des projets menés avec des grandes maisons d’édition. Là c’est pareil, c’est un travail très collectif. Je fais de la direction éditoriale, c’est un travail mené avec l’auteur, mais aussi avec un photographe sollicité pour faire les images des archives, avec des graphistes, des correcteurs, avec un diffuseur. Il y a la promotion du livre, on intervient à tous les endroits de la chaîne de production. Moi je ne fais pas le travail directement, je le coordonne.

Le temps est très fractionné. J’ai un emploi du temps assez instable. Dans la même journée je peux m’occuper de choses très concrètes, comme l’organisation du dîner du soir parce qu’on a un événement et des invités à demeure, puis je vais échanger avec des interlocuteurs au Brésil, parce qu’on prépare une exposition consacrée à Gisèle Freund et qu’on est en train de contractualiser avec eux, etc. J’ai l’impression dans mon quotidien de faire des écarts très grands.

Géographiquement, j’ai plusieurs lieux de travail, mon lieu de travail principal c’est ce centre d’archives, cette abbaye, mais je suis assez rarement dans mon bureau. Comme on travaille en équipe il y a aussi toute une vie de la structure qui passe par des réunions inter-services, je me déplace, je vais chaque semaine à Paris où nous avons aussi des bureaux. La semaine prochaine je vais à Bordeaux, aux Archives Bordeaux Métropole, présenter Le Lieu de l’archive dans un cycle de conférences.

Il n’y a pas de structure comparable à la nôtre, je pense. C’est à la fois une structure importante et en même temps c’est une structure qui, de par son histoire et son statut, son statut associatif, a gardé une grande agilité, une forme de souplesse. C’est une force, une force extraordinaire de pouvoir répondre à des sollicitations, de pouvoir se réinventer sans cesse. L’un des intérêts de ce centre d’archives, c’est son obstination à montrer à quel point l’archive peut être un matériau vivant. C’est ce qui m’importe en premier lieu. L’archive ré-impliquée, réinjectée, relue, re-je ne sais quoi, réactivée par l’interprétation, voire même par la fiction. C’est quelque chose que je trouve très puissant: imaginer tous ces documents dans des boîtes, et il y en a une profusion extraordinaire, là, en attente du chercheur, de l’artiste, du penseur qui va venir les réactiver.

Dans la bibliothèque du centre d’archives tout le monde est bienvenu: par exemple un artiste, un chorégraphe qui veut travailler sur des manuscrits peut le faire. Un étudiant aussi. La condition, c’est qu’il expose son projet, qu’il justifie sa démarche.

J’ai toujours eu envie d’écrire, depuis petit, depuis l’adolescence disons, mais sans jamais m’y coller vraiment. J’écrivais comme tout le monde dans le cadre de mon travail, mais une écriture de création, une écriture personnelle, ça pas du tout. Le fait d’être dans un environnement où l’écrit est omniprésent, où la trace écrite est omniprésente, je ne suis pas sûr que ça ait été extrêmement facilitateur… Même si par certains aspects, comme celui de rencontrer des professionnels de ce milieu, cela ne m’a pas été complètement inutile.

J’ai une sensibilité à la disparition, à la trace, à l’inscription, qui est un peu biaisée par mon travail. Dans certaines de mes pratiques artistiques, je sais que j’ai des réflexes ou des usages qui sont complètement liés au fait que je travaille quotidiennement dans un centre d’archives. Par exemple, comme tout le monde, j’ai un téléphone portable. J’utilise beaucoup mon téléphone pour écrire, envoyer des messages, prendre des photos, enregistrer des discussions. Je suis sensible à la question de la volatilité et de la fragilité de ces supports numériques: c’est arrivé à tout le monde que des éléments de ce type, auxquels on tient beaucoup, disparaissent pour toujours. Parce que, je ne sais pas, ton abonnement au cloud n’était plus à-jour, ou pour des raisons techniques… Face à cela, j’ai toujours eu des tentations bizarres: sauvegarder des SMS, les extraire de mon téléphone pour les imprimer sur du papier, ce genre de chose.

Dans plusieurs de mes travaux la question du document est présente. En ce moment j’écris un texte qui s’appelle Historique des opérations, il a pour trame un relevé bancaire. C’est a dire des documents que tout le monde a chez soi, qui répertorient nos dépenses: une date, un libellé, un montant celui d’un débit ou d’un crédit. C’est la trame de mon texte: certaines dépenses déclenchent des récits. C’est un exemple de l’usage de document que je peux avoir dans mon travail d’écriture et qui ne me semble pas complètement étranger à cette familiarité avec le document d’archive liée à mon activité professionnelle.

Moi j’aime bien écrire le matin. Sur mon ordinateur. Je n’écris pas du tout à la main. Cela dépend des périodes mais l’idéal c’est quand j’arrive à m’astreindre à une forme de régularité, à un travail quotidien même s’il n’est pas forcément très long. C’est à cette condition là que j’arrive à avancer dans mes travaux d’écriture. Malheureusement la plupart du temps je n’y arrive pas.

J’ai un autre projet, qui est un peu compliqué à expliquer rapidement, que je mène depuis quelques années avec l’écrivaine et artiste Sonia Chiambretto, un projet qu’on a amorcé aux Laboratoires d’Aubervilliers et qui s’articule autour d’un principe de collecte de paroles, de témoignages, de documents… C’est un travail qu’on mène en lien avec un groupe qu’on a créé, le Groupe d’information sur les ghettos (g.i.g). Ce groupe rassemble, partout où il s’implante, des habitants, des artistes et des chercheurs, tous impliqués dans la création de protocoles d’enquête: écriture de questionnaires, diffusion, récolte de données, traitement. Le fonds documentaire du g.i.g est ensuite régulièrement convoqué pour créer des espaces fictionnels poétiques et frontalement politiques interrogeant les mécanismes d’exclusion et de repli: publications, installations, vidéos, performances…

Je pense que ça, la nature de ce projet, c’est directement lié à ma fréquentation des archives aussi. Mon travail imprègne ma pratique artistique, de toute évidence.

Mes projets artistiques occupent aujourd’hui une place de plus en plus importante et je n’arrive plus à les conjuguer avec mon travail. Il faut dire qu’il est très envahissant, très exigeant, il demande une forme d’engagement, qui est normale et que j’ai toujours eue, je pense, enfin j’espère. Donc aujourd’hui je dois faire un choix. Je fais le choix de me consacrer à mon travail personnel, mon travail d’artiste. C’est un choix forcément difficile, une décision dure à prendre: ce qui s’ouvre, la vie qui s’ouvre à moi aujourd’hui, va être une vie probablement moins confortable, par certains aspects, matériellement par exemple. C’est confortable d’avoir un salaire fixe.

Le moment de transformation que je suis en train de vivre n’est pas un moment de rupture, c’est un changement de vie qui s’inscrit je crois dans une trajectoire. Mon projet n’est pas d’entrer dans une autre structure. Mon projet c’est de me consacrer complètement à mon travail artistique, d’essayer de créer une économie à cet endroit-là. Qui passe notamment par le théâtre. Parmi les choses que je fais, le théâtre tient pas mal de place. À l’endroit de l’écriture mais aussi de la mise en scène. Je fais de la mise en scène. Là aussi ce sont des projets qui mobilisent le collectif. Il y a tout juste un an, on a créé une compagnie avec Sonia Chiambretto: Le premier épisode.

Nos projets sont nombreux, notamment ceux en lien avec le Groupe d’information sur les ghettos. Tous les documents qu’on a rassemblés ces dernières années avec notre questionnaire, on a plus que jamais envie de les utiliser pour faire des récits, des performances, pour la scène. On a envie de faire des expositions aussi, des installations. Parmi les réalisations il y aura prochainement un spectacle, je dis un spectacle parce qu’il va tourner dans les théâtres.

Tout ça va nous occuper pendant plusieurs années, c’est sûr. Ces projets nous ont déjà emmenés à beaucoup d’endroits. On a travaillé à Marseille, à Strasbourg, à Lille, on a travaillé avec des gens en situation d’exil à Paris, dans le 20e arrondissement. Là on commence tout juste un travail en Normandie avec un centre qui accueille de très jeunes migrants, des mineurs non accompagnés. Après on travaillera aux Terrasses du port, à Marseille, une grande galerie marchande. C’est un projet qu’on peut implanter partout, à chaque fois on essaie d’adapter nos méthodes, nos usages pour interroger à notre manière ce qui fait aujourd’hui ghetto dans le monde dans lequel on vit.

On a envie d’aller partout avec nos questions, prioritairement à la rencontre des ceux à qui on ne donne jamais la parole. C’est pour nous un préalable important: arriver avec des questions plutôt qu’avec des affirmations.

Réagir à la description Remonter en haut de page