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Marylou, auxiliaire de vie17.12.2009

C’est très difficile à raconter. Je fais des gardes de nuit à domicile. Je dors chez les personnes. Ce sont des personnes qui ne peuvent pas rester seules la nuit. Ça peut être des personnes très différentes. Des situations différentes. Des personnes qui ont juste besoin d’une présence. Ou des personnes très agitées, qui n’arrivent pas à trouver le sommeil, qui confondent le jour et la nuit, auprès desquelles on ne peut pas vraiment dormir. 

Ce que j’apprécie le plus c’est le matin, rentrée à la maison, prendre un petit café avant de repartir au travail. 

Les maisons où je fais le ménage aussi sont très différentes. Quelquefois je trouve un petit papier où il y a des instructions. Quelquefois j’arrange à mon idée, quelquefois ce n’est pas possible de s’en tenir au papier: soit que je n’ai pas le temps de tout faire. Ou bien pour certaines tâches: faire les carreaux… Faire les carreaux s’il pleut… je ne les fais pas. Il y a des jours aussi où j’ai envie de faire autre chose. Ça m’arrive de changer. Si je vois que c’est important, bon je fais. Mais parfois j’attends. Ça dépend aussi des maisons. Il y en a où on vous laisse tranquille. D’autres qui ont une organisation presque militaire. 

Chaque maison est importante. Une vieille maison – c’est ma préférée: parce qu’elle est ancienne. Elle a toute une vie. C’est comme un patrimoine. J’ai l’impression de le maintenir en vie. Comme si c’était une personne. Elle est plus que centenaire. Je l’aide à vivre en fin de compte. Plus longtemps. Dans d’autres maisons c’est du carrelage blanc, du moderne. C’est aussi beaucoup de produits d’entretien parfois. J’essaie toujours d’éviter au maximum les produits. Je suis satisfaite quand ce sont des produits naturels… 

Souvent les maisons ont été quittées le matin pour aller travailler. Je trouve les chaussures dans des positions qui sont tout à fait marrantes. J’ai quelquefois envie de faire des photos… On me dit: «on sait que tu es venue, les chaussures sont rangées.» Dans une maison j’ai aussi un chien qui déménage les chaussures dès que ses patrons sont partis. Les chaussons, les chaussures, je les retrouve un peu partout, souvent c’est ce qui traîne chez les gens, elles sont là, il faut les remettre au pas… 

J’aime bien de temps en temps avoir les gens à la maison. Mais c’est rare. En général il n’y a personne. Il y a des personnes chez qui je travaille depuis très longtemps, ils m’appellent «La fée du Logis»! Chez eux c’est la maison des grandes jambes, je dois prendre les pantalons en trois pour les repasser. 

J’ai vu grandir les enfants. 

Quand j’ai commencé le ménage, on me demandait si je savais repasser. Évidemment je sais repasser, mais je n’ai jamais appris, j’avais horreur de ça. Et, la crainte de ne pas avoir un emploi: je n’ai pas dit que je n’aimais pas ça. Eh bien j’y ai pris goût. C’est peut-être ce que je préfère maintenant. On a l’esprit libre. J’ai une employeuse qui me fait repasser les mouchoirs en tissu. Il y a parfois trente mouchoirs. Ce n’est pas si facile à repasser un mouchoir. Je ne les pliais pas assez. Son mari ne les sentait pas dans sa poche, ça manquait d’épaisseur. Elle m’a montré comment elle faisait. Maintenant je les repasse exactement comme elle. 

La poussière, avoir affaire à la poussière… Je me vois bien dire à l’employeur «j’ai horreur de la poussière!» 

J’ai fait des ménages chez un journaliste. Il me faisait la lecture. Je repassais ses chemises. Et il me lisait tout le temps le journal. J’aimais bien ça. Et puis il avait aussi la passion de la musique. Il me faisait écouter de la musique. 

Moi ce qui me choque, ce sont les personnes qui n’entretiennent pas du tout leur maison. J’ai une famille comme ça. Elle vit comme ça. C’est leur façon de vivre et je la respecte. Seulement je me protège, je mets des gants. 

Il y a des personnes qui achètent tout le temps le dernier matériel. Que ce soit pour le café, le jus de fruits. En même temps je découvre des choses. C’est comme ça que je me suis acheté une machine pour faire mon pain moi-même. 

Il y a des familles avec qui je discute. Et d’autres, ils ne savent même pas que je suis venue. Venue, pas venue, elles ne voient pas la différence: on me l’a dit. Ça n’est pas très agréable. 

J’ai fait énormément de ménages. 

Mais le plus importants, ce sont les gardes de nuit. Au départ il y a une association dans la commune qui met en relation employés et employeurs. L’association est contactée par la famille. Elle organise une première rencontre où on s’explique. C’est l’association qui nous couvre. On peut se retrouver aussi avec des gardes de jour. 

Avant je ne faisais pas beaucoup de ménages, je faisais des gardes de nuit et des gardes de journées. Ça me prenait tout mon temps. Une dame par exemple, quand elle voulait sortir: elle sortait avec des amis, elle n’avait pas d’heure pour partir, elle m’appelait. C’était l’imprévu. J’étais d’accord. J’ai travaillé comme ça pendant deux ans et demi. Parfois le dimanche toute la journée. J’aimais bien ça. J’aime ce qui est fantaisiste. Je n’aime pas que ce soit tout le temps pareil. 

Ça a été un choix de ma part de faire des gardes de nuit. Il fallait que je trouve un travail de nuit pour pouvoir m’occuper de ma famille, de ma fille qui est handicapée. Et en même temps m’occuper de mon mari – lui assurer les repas. Parce que j’étais quand même femme au foyer. Il me fallait un travail de nuit. Et qui ne me prenne pas non plus toutes mes nuits. 

J’ai eu des journées de formation. La garde de nuit, ce n’est pas seulement une présence. On peut avoir des médicaments à donner, préparés par les infirmiers ou la famille. Il m’arrive aussi de donner un goûter, un repas. 

J’avais peur au début. J’ai eu la chance d’avoir un contrat facile, il fallait simplement être là. La personne était autonome. C’était juste une sécurité pour la famille. 

Ensuite il y a eu un monsieur. Il était tranquille mais il ne voulait pas de garde de nuit. C’est la famille qui l’imposait. Je faisais la garde en alternance avec un autre monsieur, ce n’est pas fréquent qu’un homme fasse ce métier. Ce collègue appréhendait énormément cette garde de nuit là. Il me téléphonait trois fois par jour tellement il appréhendait. Moi, quand j’arrivais le soir j’allais souhaiter une bonne nuit au monsieur. Il s’endormait. Je retournais le voir quand il était endormi. Et le matin j’allais lui dire bonjour avant de partir. Je n’avais rien d’autre à faire que d’être là. J’aurais pu ne pas le rencontrer du tout. Je crois qu’il aurait préféré que je le laisse dormir… Il fallait que je me fasse un café car j’allais travailler dans une autre maison juste après. Je n’avais pas le temps de repasser chez moi. J’ouvrais les placards pour chercher de quoi préparer mon petit-déjeuner. Il m’entendait, ça ne lui plaisait pas qu’on touche à ses affaires. La garde de nuit s’est arrêtée. On m’a rappelée: demain vous n’y allez pas. On lui avait imposé la garde de nuit, sans nous présenter. Il n’avait pas pu s’y faire. 

Parfois ce sont des gens qui sortent de l’hôpital – une personne qui s’est cassé la jambe et qui rentre chez elle… 

Une personne est toujours gardée au minimum par deux personnes. Ce n’est pas toujours facile à organiser, chacun a d’autres engagements, des obligations familiales, des sorties. Parfois la personne n’accepte pas que vous soyez remplacée. Il peut y avoir du personnel disponible, il y a des personnes qui n’accepteront jamais des gens qu’elles ne connaissent pas. 

Chez une dame il fallait que je pense à mettre mes bottes de caoutchouc dans le coffre de la voiture. La porte de la maison était fermée à clé. Je frappais. Elle me demandait qui j’étais. Je lui disais mon nom, elle me répondait «Tu auras du travail à Pouldavid. Tu n’as qu’à aller à l’usine à Poudavid. Tu gagneras ta pitance.» Elle me confondait sans doute avec des journaliers qu’elle avait employés quand elle était jeune. Les premières fois je suis resté parlementer derrière la porte. Ensuite ce que je faisais: je contournais la maison. Comme derrière la maison c’était de la terre, quand il pleuvait c’était de la boue: je mettais mes bottes de caoutchouc. Il y avait un mur à escalader, un champ à traverser. Et ensuite il fallait sauter par la fenêtre de la salle à manger. J’enlevais mes bottes et j’entrais par la porte qui communiquait avec celle où se tenait la dame. Et là elle me disait: «Ah, c’est toi, ma chérie, tu arrives… ». C’est devenu une habitude: je n’entrais plus par la porte d’entrée. Je ne sais pas au fond ce que pensait cette personne. 

Après le repas elle me demandait de la ramener chez elle, j’avais beau lui expliquer, lui montrer son horloge, ses meubles, elle continuait à me demander de la ramener. Alors je la faisais monter dans ma voiture. Et on faisait un petit tour dans le quartier. Quand elle repérait une petite chapelle qu’il y avait juste à côté de chez elle, elle me montrait sa maison, et on pouvait rentrer tranquillement… 

Parfois c’est le hasard – on fait des rencontres. Une personne, j’ai fait des randonnées avec elle pendant deux ans. On parlait de mon métier. Et sa femme était malade. Alors je lui ai proposé des gardes. Pour qu’elle puisse sortir plus librement. Souvent je dois habiller cette dame. C’est très long. Elle ne se sent pas bien dans ses vêtements. Je vais lui mettre des vêtements, elle les enlève. Moi je vois le temps qu’elle met à s’habiller. Elle ne voit pas. Alors je me dis, ce n’est pas grave, qu’est ce que ça peut faire. Qu’elle mette une demi-heure ou une heure, ça n’a aucune importance. Elle passera moins de temps dans son jardin, c’est tout. Quand elle est dans son jardin, je rentre dans la maison. Je jette un coup d’œil par la fenêtre de temps en temps. Je vais voir où elle en est. Je l’ai vue partir une fois. J’avais la crainte qu’elle ne revienne pas. Et en même temps il ne faut pas qu’elle sache que je la suis. Par moments elle est consciente. Elle ne veut pas qu’on la surveille. Elle me demande: est-ce que tu es capable de me relever si je tombe, si j’ai un malaise? Parce qu’elle n’a pas d’équilibre. 

Une autre personne va être très agressive parce qu’elle ne veut pas qu’on la touche. Il faut beaucoup de patience. Énormément de patience. Il y a des jours où je m’énerve, mais pas dans les situations de travail. Si on s’énerve, on n’arrive à rien. 

Cela m’est arrivé d’être très fatiguée après quatre ans et demi de garde de nuit. C’est un mode de vie particulier. On se sent utile: on n’est pas indispensable, mais notre présence compte. Ça a comblé ma vie. Parce que, quand je me suis séparée de mon mari, le soir être tout seul chez soi… Donc j’ai trouvé un complément dans mon travail. Je préfère ça plutôt que d’être seule chez moi. 

La maison de retraite ne me tente pas. On n’a pas assez de temps à consacrer à chaque personne. Non, je préfère à domicile. Les gens sont dans leur élément, dans leur milieu… 

J’ai eu une dame qui sortait de l’hôpital, elle s’était blessée à la jambe. Elle ne pouvait plus se lever. Et il fallait une présence aussi parce qu’elle avait un peu perdu la mémoire. Elle était très gentille, elle ne se levait pas. Mais par contre elle avait un chat. Et il fallait toujours qu’elle sache où était son chat. Le chat dormait au-dessus de l’armoire, une armoire très très haute, donc on ne pouvait pas toujours le voir. On appelait le chat. Évidemment il ne répondait pas. La dame était tout énervée. Elle ne pouvait dormir que si elle savait où était son chat. Je me souviens une fois, il était en haut de l’armoire, elle voulait absolument qu’il descende, il nous narguait. Et elle lui disait «Andouille, espèce d’andouille, viens ici… ». C’était le seul travail qu’on avait à faire pour cette dame: s’occuper de son chat. Il fallait toujours faire très attention au chat. Il ne fallait pas qu’il sorte dehors. L’autre garde de nuit une fois avait perdu le chat, il s’était échappé. Elle me téléphone, le chat est parti, je ne sais pas quoi faire… c’était sa première nuit… 

J’ai eu une allergie à ce chat. Il était vieux. J’ai remarqué que chaque fois que je passais une ou deux nuits dans cette maison j’avais des plaques rouges et je toussais. 

Une autre dame, qui ne sortait plus du lit, elle faisait toujours un grand tas avec ses couvertures. Je ne sais pas comment elle s’y prenait, ça faisait un grand tas de couvertures et de draps. Comme une sculpture. Elle avait aussi l’habitude de faire des nœuds. Dans ses coins d’oreillers, dans ses draps. Elle faisait énormément de nœuds. Elle était dans son monde à elle. Elle disait par exemple qu’elle allait donner le biberon à ses enfants. Il faut toujours aller dans le sens de la personne. Au début, j’essayais de les remettre «à l’heure». Mais je me suis aperçue que ça les énervait encore plus. Avec cette personne-là aussi il fallait chanter. C’était aussi bien la messe, des chants d’Église. Et puis on passait aux chansons d’Alain Barrière. Elle avait une voix superbe. 

Parfois c’est vraiment du théâtre. 

Une personne, une fois, qui aimait beaucoup les plantes, la nature, j’arrive chez elle, elle avait commencé à scier l’arbre qui était à côté de sa maison. Elle avait presque fini, l’arbre allait tomber. Comment faire? C’est moi qui ai abattu l’arbre. Je n’ai pas attendu l’arrivée de l’aide ménagère… 

Une chose difficile est de faire concorder le travail avec celui des autres: l’infirmière, l’aide-soignante. L’aide-soignante vient pour faire la toilette de la personne, elle doit la lever, lui donner à manger, c’est elle qui doit manipuler la personne. Mais elle a d’autres personnes qui attendent. Souvent elle est pressée. 

Non, c’est un travail que tout le monde ne peut pas faire. Il y a des gens qui n’aiment pas dormir hors de chez eux. On a notre lit, dans une chambre, ou dans la salle à manger, nos affaires de toilette, nos petits chaussons… Dans certaines familles on apporte nos draps. Chez une dame, c’est impossible, elle veut absolument s’occuper de nos lits, quelquefois elle se trompe de draps. Oui bien on arrive et elle dit «Aujourd’hui je n’ai pas réussi à sécher vos draps, c’est du travail… «On a beau lui dire qu’on peut s’en occuper nous-mêmes elle ne veut rien entendre, et souvent elle intervertit les draps. 

Et puis il y a la peur d’oublier d’y aller. Ça m’est arrivé une fois. La famille était à côté. La fois suivante, j’y vais et on me dit: «tu n’as pas oublié quelque chose la semaine dernière… «J’étais drôlement embêtée. 

Je pourrais faire à manger aux personnes, j’aime faire à manger. Mais à midi il faut que je fasse une pause. J’aime bien être chez moi. Pour moi c’est important. 

Je m’organise. Je ne travaille pas le jour de la sortie pédestre. 

Il y a des gens qui font ça à contrecœur. Ça ne me gêne pas de dire ce que je fais, j’aime mon métier. Une fois avec quelqu’un que j’essayais de rencontrer. Parce que j’étais seule. Quand j’ai dit que j’étais femme de ménage, il n’a pas voulu aller plus loin… 

Je suis certaine que je serais acceptée à l’usine, mais je n’aurais pas le choix des horaires. Tandis que garde de nuit, si j’ai envie de faire une sortie ou autre chose, je peux m’organiser. En usine on a des horaires à respecter, on ne peut pas changer. 

Des femmes de ménage, des gardes de nuit, il en faudra de plus en plus. 

Mon rêve c’était d’être coiffeuse. Je me suis mariée jeune, j’ai eu des enfants jeunes, et je n’ai pas pu apprendre le métier. Par contre je sais couper les cheveux. 

J’ai commencé par une petite annonce – que j’avais vue chez le charcutier. Il y avait une annonce: il fallait accepter de se faire raser la tête pour un film sur la Libération. Et en dessous de cette annonce-là, il y avait quelqu’un qui cherchait une personne pour du ménage. La première annonce me tentait mais il fallait avoir les cheveux longs. J’aurais été d’accord, j’aurais accepté ce rôle-là. Mais je ne me suis pas présentée puisque je n’avais pas le profil. Du coup je me suis présentée à l’annonce du dessous. Sur un coup de tête. Depuis longtemps je me disais, j’aimerais bien avoir un peu d’argent de poche. J’ai rencontré les gens, j’étais contente, je connaissais le monsieur: j’avais envoyé ma fille dans un camp de vacances qu’il avait organisé. Je le retrouvais des années après. Pour lui aussi c’était un souvenir: c’était le premier camp de vacances qu’il avait organisé. Je me suis investie. Ça m’a plu. Ensuite ils ont eu des amis qui cherchaient quelqu’un aussi… De fil en aiguille je me suis retrouvée dans le monde du travail sans l’avoir trop cherché…