Ce site est consacré à des descriptions de travail. Le travail avec lequel on gagne sa vie, ou une autre forme de travail, parce qu’on n’a pas forcément de travail rémunéré – on l’a perdu, on a choisi de ne pas en avoir, on fait autrement…

Les descriptions sont nées de deux façons: soit leurs auteurs ont entendu parler du projet et m’ont envoyé un texte, soit je me suis rendue moi-même auprès d’eux pour solliciter leur contribution.

Je laisse parler la personne aussi longtemps qu’elle le souhaite. J’essaie de me taire. J’enregistre. Je transcris ensuite ses propos. Je lui remets le texte écrit et nous en discutons jusqu’à trouver la forme sous laquelle il apparaît sur ce site.

Ma position n’est pas celle d’un sociologue ou d’un journaliste: je n’étudie pas, je ne cherche pas la chose intéressante, je ne synthétise pas – j’écoute et je transcris en restant au plus près des propos tenus.

Christine Lapostolle

J’écris depuis longtemps. Des livres qui se situent entre témoignage et fiction – des rêveries qui prolongent le spectacle de la vie. Le spectacle vu de l’intérieur, forcément. Le spectacle dans lequel nous sommes tous bon an, mal an, impliqués.

Dans l’école d’art où j’enseigne, je m’occupe du matériau langage, j’incite les autres à écrire, à faire attention aux mots… Les écoles d’art sont des lieux où l’on peut prendre le temps de la rencontre, des lieux où l’on ne se lasse pas de chercher comment transmettre, comment regarder, comment se parler, comment faire…

Ce site est un troisième pan de ce que je cherche avec l’écriture; ici l’expression de ceux qui participent et la mienne se rejoignent, je prête ma plume à des gens qui à travers leur parole mettent à disposition leur expérience.

Le blog que j’ai tenu sous forme d’almanach tout au long de l’année 2008 est consultable ici.

J’ai aussi travaillé en duo avec Karine Lebrun à l’élaboration du site 13 mots, dont l’initiative et la forme lui reviennent.

Remerciements et contact

Je remercie tous les auteurs de descriptions ainsi que ceux qui ont contribué à la réalisation de ce site et ceux qui le fréquentent.

Le design de ce site a été réalisé par Gwenaël Fradin, Alice Jauneau et David Vallance en hiver 2018.

Si vous souhaitez, vous pouvez me contacter ici ou vous inscrire à la newsletter pour être averti de la sortie de nouvelles descriptions. 

Tri par:
Date
Métier
Zéti, au marché et aux fourneaux 02.03.2019
Je travaille en tant que commerçante. Petite revendeuse pour commencer. Dans le coin. Je vends des bijoux. Des perles significatives, parce...
Line, libraire 06.01.2019
Être libraire, c’est avoir un dos solide pour transporter les colis, tous les matins, avoir un bon cutter pour les ouvrir, les ouvrir avec art...
Thomas, marin pêcheur 04.04.2016
Mon parcours. Je suis juriste de formation. Je viens d’une famille de marins. Mon père, mes grands-parents, mes arrières-grands-parents, ça remonte...
P.L., président d’université 02.09.2015
Comment on devient président d’une université? Dès que tu entres à l’université comme enseignant-chercheur, tu consacres une partie de ton temps à...
Js, maçon par intermittence 14.12.2014
Je me pose beaucoup de questions sur le monde du travail, sur ce que j’y cherche, ce que j’y trouve, sur ce qui me donnerait un peu de joie. Ça n’a...
D., directrice d’école d’art 03.06.2014
Je n’ai pas toujours été directrice d’école d’art. Il y a des directeurs qui ont été prof. Artistes, de moins en moins, il doit en rester un ou...
Barbara, scénariste 08.02.2014
J’écris des films et des séries pour la télévision. Au fond, j’entre dans la maison des gens pour leur raconter une histoire. Pour moi, dans l’...
P., médecin spécialisée VIH 11.11.2013
Le métier de médecin, c’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire. Même si j’ai autrefois pensé à faire de l’ethnologie – c’était plus pour...
Julie, hôtesse de l’air 02.08.2013
Mon premier vol. C’était en décembre, il y a presque douze ans. Je travaillais pour la compagnie Star Airlines. Nous étions une centaine de...
Arthur, vie extérieure 17.06.2013
Je ne dirais pas travail. Pas occupation. Je dirais que je n’ai pas d’occupation. Mais beaucoup de… de préoccupations. C’est avant l’occupation (là...
Michel, psychanalyste 21.02.2013
Préambule. Longtemps, j’ai eu quelques difficultés pour répondre à la sempiternelle question: – Vous êtes psychanalyste, quel métier passionnant...
Annie, chercheur(e) 16.09.2012
Chercheur(e) – Je n’arrive pas encore à habituer mon œil à ce (e). Bien que, dans mon métier et dans ma vie, je revendique ce qu’il signifie: une...
Benoit, pianiste 26.05.2011
Ça va faire dix ans cet été. Je vivais au Havre. J’étais marié, j’avais deux enfants, ils avaient sept et dix ans et on a acheté une maison...
Françoise, houspilleuse locale 17.02.2011
Depuis que je ne travaille plus au journal, évidemment mes journées sont moins structurées qu’auparavant. Apparemment. Ce qu’il y a de prioritaire...
Jean, maire 21.11.2010
Au quotidien, dans une petite commune comme la nôtre, on a la chance d’avoir un secrétariat de mairie ouvert six jours sur sept: le...
Mathilde, institutrice 19.08.2010
Travailler avec des petits Depuis quelques années, je fais classe toujours au même niveau: à des CE1, qui ont 7 ans. C’est un âge que j’...
M et L, facteurs 20.03.2010
Devenir facteur J’ai donné la parole à deux facteurs de mon village qui ont souhaité participer ensemble à la conversation. M. est toujours en...
Jean-Yves, éleveur de chèvres 06.02.2010
Les chèvres, je vais les voir plusieurs fois par jour, je suis obligé. Parce que des fois elles se sauvent malgré la clôture. J’ai 22 chèvres...
Marylou, auxiliaire de vie 17.12.2009
C’est très difficile à raconter. Je fais des gardes de nuit à domicile. Je dors chez les personnes. Ce sont des personnes qui ne peuvent pas...
Sylvie, chanteuse russe 24.08.2009
J’aimais beaucoup les contes russes quand j’étais petite, mais comme il n’y avait pas de russe à l’école, je n’ai pas eu l’occasion d’...
Marijka, cinéaste 14.05.2009
Mon travail consiste à imaginer des histoires et à les réaliser en images et en sons. Il y a plusieurs temps très différents dans ma vie...
Jean, professeur de philosophie 30.01.2009
J’enseigne dans un lycée, à Montpellier. J’ai 43 ans et 14 années d’enseignement. Travail Il s’agit de donner des instruments de travail...
L’activité de kinésithérapeute 20.08.2008
Le centre est un établissement privé, de 80 lits dits «de suites et de rééducation». Il fonctionne avec un prix de journée assez bas par rapport au...
Les tourments d’une lycéenne 07.07.2008
De la difficulté de s’orienter… des couloirs du lycée au couloir de la faculté. Paris, premier septembre 2006: C’est la rentrée des classes,...
Martine, muséographe 17.03.2008
Mon métier c’est exposer. Une histoire, une collection, un morceau de territoire, un thème, même. Je m’occupe des contenus d’une exposition,...
Éric, potier 15.01.2008
(Nous habitons le même village, nous nous voyons presque tous les jours. Nous nous sommes servis d’un magnétophone…) C’est un travail qui m’...
Je travaille dans une chaîne de cafés 03.10.2007
Recherche de la définition d’une «non-situation» (pour qu’elle en devienne une) d’une étudiante en philosophie, étrangère, qui travaille dans une...
Christine, prof d’histoire de l’Art 20.06.2007
Tentative de description de la situation de professeur d’histoire de l’art dans une école des Beaux-Arts J’enseigne dans une école des ...
Un quotidien 13.03.2007
J’ai deux métiers!! Par chance(?), je travaille à la maison. Le matin, après avoir conduit mon époux au travail, j’allume mon ordinateur et&...
Virginie, graphiste 02.11.2006
Je suis graphiste – je fais aussi de la direction artistique. J’ai 39 ans. Je vis à Paris. Je travaille depuis 1991, soit 15 ans. ...
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Christine, prof d’histoire de l’Art20.06.2007

Tentative de description de la situation de professeur d’histoire de l’art dans une école des Beaux-Arts

J’enseigne dans une école des Beaux-Arts. 

Les étudiants auxquels j’ai affaire ont entre 18 et 25 ans. Quelques-uns sont plus vieux.

Ils sont pour la plupart entrés à l’École à la sortie du lycée ou après une année de ces préparations au concours des Beaux-Arts qui se sont mises à fleurir depuis quelque temps ralentissant encore le mouvement des études. 

Le cursus complet des études aux Beaux-Arts en France est de cinq ans. Un premier cycle de trois ans. Puis deux ans consacrés aux recherches personnelles.

Première année 

En première année aux Beaux-Arts, les étudiants découvrent la liberté. 

Ils ont accès à toutes les techniques, les enseignants donnent des sujets, on explore. 

Cette première année, tout le monde n’est pas prêt à s’en servir. Dans une partie des cas, les étudiants si largement livrés à eux-mêmes ne trouvent pas en eux suffisamment d’exigences personnelles pour travailler et ils ne fichent rien. Ce n’est pas grave. On pourrait même défendre l’idée qu’une telle année d’expérimentation devrait être offerte à tout un chacun au sortir du bac. 

Remarque de N. M., à mi-chemin de sa première année aux Beaux-Arts. 

Elle est arrivée à l’École heureuse de toutes les possibilités qui lui étaient offertes et qui cadraient avec ses désirs. Elle se retrouve après quelques mois confrontée à la paresse. Devant tous ces moyens possibles, le désir s’émousse. 

Cette remarque m’a frappée car elle émane d’une des étudiantes les plus dynamiques et les plus ouvertes de son année qui, me semble-t-il, exprime quelque chose de largement partagé par les étudiants. 

C’est peut-être tout simplement le tribut de l’expérimentation de la liberté, on commence par l’enfourcher avec ardeur puis quelque chose devient étourdissant: pourquoi ce choix plutôt qu’un autre? Où sont les limites? Et à quelles fins tout ça? 

On peut donc répondre que ce passage est une sorte d’épreuve obligée dans les contextes matériellement riches: il faut s’y confronter, seuls les plus forts en ressortent, les autres repartant vers des situations où une discipline est imposée de l’extérieur. 

Il me semble que depuis que j’enseigne j’ai affaire à des gens qui sont dans cette situation: ils ont trop, on leur fournit tout, ou l’illusion de tout, et ils n’arrivent pas à faire émerger la sensation de ce qui leur manque – ce qui manque et fait avancer. 

Il serait sans doute idiot de conclure de cette première remarque qu’il faut donner moins, empêcher, rendre difficile l’accès aux choses. Ce serait très artificiel, puisque cette situation d’abondance est le reflet de celle que nous vivons plus largement à l’échelle de la société européenne. C’est cette sensation qu’il faut elle-même remettre en question. Il n’est pas vrai que les étudiants ont tout. Chercher ce qui leur manque. Chercher aussi au détriment de quoi, de qui, se déploie ce tout

Si quelqu’un a besoin de l’expérience du dénuement, il doit quitter l’École. Une école qui fournit beaucoup, c’est bien, il faut simplement y mettre les gens capables de faire quelque chose de ce qui est donné. Sans doute des gens qui ont une autre expérience de la vie que celle du lycée…

Historique et techniques 

Dans une école des Beaux-Arts, on n’enseigne plus véritablement les techniques: le matériel est là: gravure, sculpture, photographie etc. Le point de vue des formateurs (qui jusque récemment étaient souvent des artistes ayant reçu une formation traditionnelle et pour qui se débarrasser de tout ce savoir-faire encombrant avait été un acte libérateur) est qu’il ne faut pas enseigner des techniques à vide. L’étudiant doit, en fonction de ses idées, envies, entreprises, approcher les techniques au fur et à mesure de ses besoins, bricoler, se faire aider, et trouver peu à peu l’usage personnel qu’il fera de tel ou tel moyen. 

Beaucoup d’Écoles des Beaux-Arts en France ont été créées dans les années 1870 pour répondre aux besoins des industriels de la région réclamant du personnel en matière d’arts appliqués: porcelaine à Limoges, textile dans le nord, verrerie dans l’est etc. Cette situation était relativement simple, on formait des gens à des métiers. Progressivement, suivant les contextes, la question de l’art s’est mêlée à ça, de l’art dans sa volonté de se distinguer de l’artisanat. Progressivement les Écoles des Beaux-Arts sont devenues des lieux où on réfléchissait à l’art plutôt qu’on y apprenait des techniques, des lieux orientés plus vers cette quête artistique que vers l’insertion professionnelle. 

Aujourd’hui les étudiants déplorent souvent la faiblesse de leur formation technique, la déconnexion de leur école d’avec le monde, la difficulté qu’on rencontre en sortant, le besoin qu’ils auraient de se retrouver dans un atelier de pratique plastique appliquée: imprimerie, verrerie, gravure etc. 

Ma position a jusqu’à présent été de défendre l’enseignement comme endroit où on apprend pour apprendre, de manière distincte des fins professionnelles, même si évidemment l’enseignement reçu fait partie de ce qui va ensuite servir à déployer ses compétences dans le monde. 

L’art 

On peut s’étonner que les Écoles d’art telles qu’elles sont existent encore. Elles ne forment pas les gens à un métier. Elles ne transmettent pas véritablement de compétences techniques. Qu’y fait-on? On s’y confronte à la forme, aux différents moyens qu’on peut avoir de mettre ses idées, ses sensations, ses fantasmes, ses angoisses en forme dans le monde d’aujourd’hui, et ce en ayant à sa disposition pas mal de temps et de moyens. 

On s’y confronte aussi à la délicate question de l’art. Beaucoup d’étudiants arrivent à la sortie du lycée avec le rêve d’être artiste. D’une idée souvent assez romantique de l’art (les modèles: Van Gogh, Schiele, Dali), ils vont passer à une prise de conscience plus ou moins précise de la place que notre société fait à l’artiste. Certains vont renoncer ou se tourner vers des formations spécialisées (graphisme, design…), d’autres vont essayer de faire cadrer leur rêve d’art avec ce qu’ils apprennent.

Ce qu’ils apprennent c’est la pluralité des manières d’être artistes mais une pluralité cadrée par ce que l’histoire retient comme expériences importantes. Les grands noms sont les grands noms de l’art occidental, ceux des magazines, des grandes expositions. Des artistes souvent jeunes, viennent parler de leur travail. Ils sont dans une galerie, ils font quelques expositions. Leur conférence aux Beaux-Arts leur sert à affirmer leur travail. 

Il s’agit d’aider les gens à se situer dans le monde de l’art. Depuis une vingtaine d’années la place de la connaissance de l’art contemporain est de plus en plus grande. On fait beaucoup d’efforts pour emmener les étudiants aux grandes expositions: Documenta, Biennale de Venise… Quand on regarde leurs réalisations, on dit à qui, à quoi cela nous fait penser, on fait défiler des noms correspondant à des articles et des catalogues que les étudiants vont regarder en bibliothèque: on informe. 

Le matériel 

On s’équipe en matériel. Quand je suis arrivée aux Beaux-Arts, les étudiants pouvaient accéder à quelques caméras, des photocopieuses, quelques ordinateurs et ils étaient peu à en avoir un véritable usage. Depuis trois ou quatre ans, les choses se passent pour la plupart des gens devant un écran d’ordinateur: qu’on fasse des livrets, des photographies, des films, on passe par l’ordinateur. Les endroits les plus fréquentés de l’école sont les salles d’ordinateurs. Les principaux problèmes sont ceux de fichiers perdus, de pannes d’imprimantes, de caméras vidéo ou de vidéoprojecteurs qu’on voudrait emprunter tous en même temps. 

Cette situation est normale, en phase avec l’évolution du monde. Quelque chose pourtant me frappe: la dépendance matérielle que supposent de telles pratiques. L’école est très bien équipée. Mais en quittant l’école, qui disposera d’une caméra, d’une imprimante couleur d’un ordinateur performant, qui comprend comment sont faits les programmes qu’il utilise? Dans quelles situations de dépendance matérielle, intellectuelles, faudra-t-il se mettre pour disposer de ces instruments? 

Remarque de S. D., étudiant de 5e année au moment des discussions suscitées par les grèves du CPE.

La discussion tourne autour du fait que la plupart des étudiants ne sont pas prêts à renoncer aux examens pour les causes que les grèves défendent. Ils ne disent pas qu’ils ne le veulent pas, ils disent qu’ils ne le peuvent pas: leurs parents ont emprunté de l’argent pour payer leurs études, ou bien ils ont une bourse qu’ils perdront s’ils ne passent pas dans l’année supérieure. «En 1936, dit S.D., les gens pouvaient se permettre de faire la grève parce qu’ils avaient des économies. Aujourd’hui les gens sont endettés et ne peuvent pas rester en grève des mois». 

J’observe que quand j’avance des idées remettant en cause notre dépendance de l’argent, quand j’essaie de suggérer qu’il peut y avoir une force à tirer du fait de se mettre en difficulté financière pour quelque chose à quoi on tient, mes paroles perdent leur crédibilité, les étudiants, par ailleurs assez attentifs à mon point de vue, entendent ce qu’ils doivent considérer comme une vieille soixante-huitarde et tirent les volets. Il semble bien ancré en eux que pour faire ce qu’ils ont envie de faire ils auront besoin d’argent et que l’obtention, de cet argent est une priorité. 

L’histoire de l’art 

Je passe en moyenne deux jours par semaine dans l’École. J’assure les cours d’histoire de l’art pour les étudiants de toutes les années (de 1 à 5). 

L’histoire de l’art fait partie des enseignements théoriques qui comportent aussi la culture générale, l’Anglais et les connaissances sur l’art contemporain. 

Les matières théoriques sont souvent considérées comme secondaires par les étudiants. 

Une pression assez forte étant faite par certains enseignants pour que les étudiants soient capables de fournir sur leur travail un discours construit, capables d’argumenter, voire de vendre leur travail, certains étudiants attendent des cours théoriques une aide en ce sens et vont s’employer à reproduire les propos qu’ils y entendent. D’autres ont suffisamment de curiosité pour suivre ces cours par goût de la découverte. D’autres ne passeront trois ou cinq ans dans l’école n’en mettant jamais ou presque jamais les pieds à ces cours. 

Quel est mon but? Faire comprendre à une génération hyper réceptive au présent immédiat et souvent peu concernée par le reste, le pouvoir que nous avons chacun de rendre actives dans notre vie les œuvres quel que soit le moment historique où elles ont été réalisées. 

Ce pouvoir ne peut exister que si on dispose des instruments pour l’exercer. Il faut une connexion. C’est faux de croire que n’importe qui sans préparation d’aucun ordre, peut vaciller sous la puissance des chefs-d’œuvre du passé. Il y a différentes façons d’établir un lien avec les œuvres d’autres époques. Mais dans tous les cas, que ce soit celui du chercheur qui réfléchira en termes d’interprétation, de commentaire, de critique, que ce soit celui de l’artiste qui cherchera une résonance d’ordre sensible, il faut un effort, une forme de travail. 

Enseignant l’histoire de l’art je suis celle qui représente le plus explicitement le passé, l’art du passé. Je n’enseigne pas une période particulière, je parle aussi de l’art d’aujourd’hui. Je ne dispense pas un enseignement semblable à celui qu’on délivre dans les facultés d’histoire de l’art. Je m’adapte en ce sens que j’entreprends de faire sentir aux étudiants qu’ils ont autant besoin, autant de choses à faire, de force à puiser dans ce qu’ont fait des artistes d’il y a 10 000, 1000 ou 100 ans que dans la production de leurs contemporains pour peu qu’ils trouvent comment se mettre en relation avec les œuvres issues d’autres époques ou d’autres cultures. 

Alors je parle, de Lascaux, de Pompéi, des églises romanes, du Dürer, de Titien… Et parfois j’ai le vertige car je sens que j’ai en face de moi des gens pour qui la place de tout ça n’est pas du tout la même que pour les gens de ma génération et de celles qui l’ont précédées. Cette situation tient-elle me semble à deux choses: 

L’enseignement supérieur s’est ouvert à des gens d’origines beaucoup plus variées qu’à l’époque où j’ai fait mes études, à des gens qui n’avaient pas forcément des livres chez eux, que leurs parents n’emmenaient pas dans les musées, qui viennent de milieux où cela n’allait pas de soi que la culture est l’essence même de la société. De cette situation, il y a lieu de se réjouir: ce que ces jeunes gens n’ont pas eu, ou pas encore eu, on va le leur donner, on va partager. Un vrai partage démocratique. 

L’ombre au tableau c’est de sentir que dans pas mal de cas pour que cette transmission se fasse il manque quelque chose, que la croyance dans la force vive de Rembrandt ou Shakespeare est difficile à faire partager à un certain nombre de gens de vingt ans, toutes origines sociales confondues. On a beau montrer, emmener, insister, beaucoup d’étudiants ne voient pas pourquoi ces choses si déconnectées du mouvement de la mode, de l’actualité, de l’information, seraient importantes. Ils ont une culture musicale, télévisuelle, électronique, ils consentent à s’informer sur ce que font leurs contemporains, ils voient à quoi ça peut leur être utile, mais toute cette vieille culture ils ne voient pas à quoi ça sert. Ils ne sont pas révoltés par sa provenance bourgeoise comme on pouvait l’être au début du XXe siècle, simplement ils s’en foutent, les choses pour eux ne se passent pas là. 

J’observe que si n’a pas déjà germé d’une manière ou d’une autre, pendant les vingt premières années d’une vie, l’idée qu’il y a dans dans ce que nous transmettent ceux qui ont été artistes avant nous quelque chose d’essentiel, je suis sans prise. 

La créativité 

Ce qui est étonnant est qu’on puisse se retrouver dans une école des Beaux-Arts sans avoir cette sensation que l’art c’est d’abord ce que des artistes avant vous ont fait et que c’est à cause de ce que certains artistes ont fait qu’on peut avoir envie de mettre ses pas dans les leurs. Comment une telle situation est-elle possible? 

Elle est possible il me semble au nom d’une valeur répandue d’une manière incontestée dans la conception aujourd’hui dominante de l’épanouissement individuel: celle de la créativité. On vient dans une école des Beaux-Arts pour développer sa créativité. Cette belle idée, si violemment défendue par Beuys ou par Filliou, réussit à produire par l’assimilation qui en a été faite par les forces de normalisation une caricature d’elle-même. 

Bien sûr il y a en chacun des ressources d’inventivité, d’imagination de fantaisies que l’enrôlement social tend à neutraliser et qu’il est légitime de vouloir défendre. Mais il y a pour cela toutes sortes d’ateliers, cours du dimanche, stages, à quoi les gens peuvent aujourd’hui s’adonner assez facilement. Arriver à 18 ans aux Beaux-Arts devrait supposer une idée beaucoup moins tiède de sa créativité, et appuyée sur les créateurs dont on a croisé les œuvres et qui ont commencé de vous bouleversé. Mais non, on peut arriver aux Beaux-Arts en n’aimant aucun artiste, sans même que cette question ne se soit jamais posée à vous et l’esprit parfaitement tranquille à ce sujet. Simplement parce qu’on a l’impression que l’art c’est bien, c’est agréable, que quelqu’un au conseil d’orientation vous a dit que vous aviez des dispositions artistiques. Et il va falloir faire avec ça… 

Une caractéristique chez les étudiants qu’on rencontre aujourd’hui dans les écoles des beaux-arts est l’attrait qu’exercent sur eux les cultures non occidentales. C’est acquis pour cette génération: l’art chinois, islamique, africain, inuit, polynésien, sud américain, exercent plus d’attrait que le moyen âge, la renaissance et l’art classique. 

Je suis insatisfaite de ce que je peux apporter de ce point de vue. Même si j’ai des attirances ponctuelles pour tel aspect de l’art des autres civilisations, même si je voyage et si je me documente à leur propos, je me sens pour ma part faite de ma culture occidentale, et quand je parle d’autres cultures, j’ai la plupart du temps l’impression de répéter comme un perroquet ce que d’autres ont dit. Je n’ai pas affaire à des étudiants assez construits pour explorer cette situation avec eux. Et quand ils me demandent des cours sur l’art chinois ou l’ornement islamique, je reviens très vite à Caravage, Poussin ou Manet… 

Si j’avais une suggestion à faire aux gens qui pensent les enseignements aux Beaux-Arts, ce serait peut-être de doter en matière d’histoire de l’art les écoles d’enseignants venant de ces autres cultures, d’organiser une sorte de parcours pour pouvoir nourrir cette curiosité importante, légitime et pleine d’avenir. 

Chronologie 

Il m’est parfois reproché de ne pas fournir aux étudiants une approche chronologique de l’art – les fameuses bases. Je n’ai pas d’attitude fixe devant cette question. J’ai beaucoup de doutes sur le fait que les bases soient la chronologie. Il me semble que la plupart des jeunes gens que j’ai en face de moi sont eux-mêmes incapables d’aborder les choses à partir de la chronologie – ça leur glisse dessus. Et c’est souvent au bout de trois ou quatre années d’études que le besoin chez certains se fait sentir d’une vision temporelle de l’art du passé. 

Pour pallier à ce problème, je fais régulièrement des tentatives pour associer à mes cours l’histoire de l’art de Gombrich qui me semble être la quintessence de la vision traditionnelle chronologique de l’histoire de l’art. Les éditions récentes sont bien illustrées. Ces dernières années, je les ai fait acheter aux étudiants. J’ai même essayé de construire mon cours en suivant le découpage de Gombrich. Je n’y arrive pas. C’est peut-être mon problème. Mais je pense que le problème vient des deux côtés. De même que peu de profs de professeurs de dessin aux Beaux-Arts, même s’ils le maîtrisent, peuvent enseigner le dessin académique aux étudiants, de même cette chronologie de l’histoire de l’art m’apparaît comme un cadre de peu d’intérêt pour les gens à qui j’ai affaire à ce moment-là de leur formation. 

L’histoire 

Pourtant je suis prête à dire que les étudiants souffrent d’un manque de conscience historique. Mais cette conscience historique je doute que ce soient des approches issues des classifications scientifiques du XIXe siècle qui puissent l’éveiller. Je n’ai pas la méthode. Mon cours est une recherche de cette méthode. Je pense souvent qu’il n’est pas assez construit. Les étudiants prennent peu de notes. Le doute qui accompagne mes cours est pour certains d’entre eux, je pense, quelque chose de pénible et de déroutant qui peut donner la sensation que je suis confuse et qu’ils n’apprennent rien. 

L’image, les images 

L’évidence est que les gens des vingt ans aujourd’hui sont nés dans le monde de la profusion d’images: télévision, magazines, internet, photo numérique, ils croulent sous les images et ils ont l’impression que toutes se valent. Il est fréquent de voir un étudiant exprimer le fait que ne pouvant faire confiance aux médias, il estime pouvoir faire n’importe quoi avec n’importe quelle image: un éventail avec des photos de torture en Irak, un set de table avec des images des camps de concentration. Et ce non pour provoquer, juste pour dire qu’il ne faut pas croire les images, qu’on puisse leur faire dire n’importe quoi. 

La musique 

Observation courante: les étudiants, qui montrent souvent si peu d’allant pour s’intéresser aux artistes, dire qui ils aiment, sont parfaitement à l’aise quand il s’agit de parler de leurs goûts en musique. Ils peuvent citer des noms de groupe, savoir très bien qui ils aiment et qui ils n’aiment pas. Y a-t-il un lien entre ceci et le fait que la musique échappe à l’image? 

Rester enfant 

Autre observation. Beaucoup de travaux ces derniers temps me donnent l’impression de venir (surtout chez les garçons) de gens qui ne veulent pas/n’arrivent pas à sortir de l’adolescence/de leur chambre. Ces travaux passent souvent par le dessin, ou l’installation de petits objets, souvent des jouets. On dessine des heures, l’univers de sa chambre, ses anciens jouets, des images qui viennent de la télévision, des publicités. Cela sans intention précise – peut-être en attendant que quelque chose vienne, peut-être parce que dessiner est un acte, une façon de réfléchir. Ce genre d’attitude s’accompagne souvent d’ironie, on se moque de soi, on se moque de ce qu’on représente, on crée des combinatoires loufoques à l’infini.

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