Ce site est consacré à des descriptions de travail. Le travail avec lequel on gagne sa vie, ou une autre forme de travail, parce qu’on n’a pas forcément de travail rémunéré – on l’a perdu, on a choisi de ne pas en avoir, on fait autrement…

Les descriptions sont nées de deux façons: soit leurs auteurs ont entendu parler du projet et m’ont envoyé un texte, soit je me suis rendue moi-même auprès d’eux pour solliciter leur contribution.

Je laisse parler la personne aussi longtemps qu’elle le souhaite. J’essaie de me taire. J’enregistre. Je transcris ensuite ses propos. Je lui remets le texte écrit et nous en discutons jusqu’à trouver la forme sous laquelle il apparaît sur ce site.

Ma position n’est pas celle d’un sociologue ou d’un journaliste: je n’étudie pas, je ne cherche pas la chose intéressante, je ne synthétise pas – j’écoute et je transcris en restant au plus près des propos tenus.

Christine Lapostolle

J’écris depuis longtemps. Des livres qui se situent entre témoignage et fiction – des rêveries qui prolongent le spectacle de la vie. Le spectacle vu de l’intérieur, forcément. Le spectacle dans lequel nous sommes tous bon an, mal an, impliqués.

Dans l’école d’art où j’enseigne, je m’occupe du matériau langage, j’incite les autres à écrire, à faire attention aux mots… Les écoles d’art sont des lieux où l’on peut prendre le temps de la rencontre, des lieux où l’on ne se lasse pas de chercher comment transmettre, comment regarder, comment se parler, comment faire…

Ce site est un troisième pan de ce que je cherche avec l’écriture; ici l’expression de ceux qui participent et la mienne se rejoignent, je prête ma plume à des gens qui à travers leur parole mettent à disposition leur expérience.

Le blog que j’ai tenu sous forme d’almanach tout au long de l’année 2008 est consultable ici.

J’ai aussi travaillé en duo avec Karine Lebrun à l’élaboration du site 13 mots, dont l’initiative et la forme lui reviennent.

Remerciements et contact

Je remercie tous les auteurs de descriptions ainsi que ceux qui ont contribué à la réalisation de ce site et ceux qui le fréquentent.

Le design de ce site a été réalisé par Gwenaël Fradin, Alice Jauneau et David Vallance en hiver 2018.

Si vous souhaitez, vous pouvez me contacter ici ou vous inscrire à la newsletter pour être averti de la sortie de nouvelles descriptions. 

Tri par:
Date
Métier
Zéti, au marché et aux fourneaux 02.03.2019
Je travaille en tant que commerçante. Petite revendeuse pour commencer. Dans le coin. Je vends des bijoux. Des perles significatives, parce...
Line, libraire 06.01.2019
Être libraire, c’est avoir un dos solide pour transporter les colis, tous les matins, avoir un bon cutter pour les ouvrir, les ouvrir avec art...
Thomas, marin pêcheur 04.04.2016
Mon parcours. Je suis juriste de formation. Je viens d’une famille de marins. Mon père, mes grands-parents, mes arrières-grands-parents, ça remonte...
P.L., président d’université 02.09.2015
Comment on devient président d’une université? Dès que tu entres à l’université comme enseignant-chercheur, tu consacres une partie de ton temps à...
Js, maçon par intermittence 14.12.2014
Je me pose beaucoup de questions sur le monde du travail, sur ce que j’y cherche, ce que j’y trouve, sur ce qui me donnerait un peu de joie. Ça n’a...
D., directrice d’école d’art 03.06.2014
Je n’ai pas toujours été directrice d’école d’art. Il y a des directeurs qui ont été prof. Artistes, de moins en moins, il doit en rester un ou...
Barbara, scénariste 08.02.2014
J’écris des films et des séries pour la télévision. Au fond, j’entre dans la maison des gens pour leur raconter une histoire. Pour moi, dans l’...
P., médecin spécialisée VIH 11.11.2013
Le métier de médecin, c’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire. Même si j’ai autrefois pensé à faire de l’ethnologie – c’était plus pour...
Julie, hôtesse de l’air 02.08.2013
Mon premier vol. C’était en décembre, il y a presque douze ans. Je travaillais pour la compagnie Star Airlines. Nous étions une centaine de...
Arthur, vie extérieure 17.06.2013
Je ne dirais pas travail. Pas occupation. Je dirais que je n’ai pas d’occupation. Mais beaucoup de… de préoccupations. C’est avant l’occupation (là...
Michel, psychanalyste 21.02.2013
Préambule. Longtemps, j’ai eu quelques difficultés pour répondre à la sempiternelle question: – Vous êtes psychanalyste, quel métier passionnant...
Annie, chercheur(e) 16.09.2012
Chercheur(e) – Je n’arrive pas encore à habituer mon œil à ce (e). Bien que, dans mon métier et dans ma vie, je revendique ce qu’il signifie: une...
Benoit, pianiste 26.05.2011
Ça va faire dix ans cet été. Je vivais au Havre. J’étais marié, j’avais deux enfants, ils avaient sept et dix ans et on a acheté une maison...
Françoise, houspilleuse locale 17.02.2011
Depuis que je ne travaille plus au journal, évidemment mes journées sont moins structurées qu’auparavant. Apparemment. Ce qu’il y a de prioritaire...
Jean, maire 21.11.2010
Au quotidien, dans une petite commune comme la nôtre, on a la chance d’avoir un secrétariat de mairie ouvert six jours sur sept: le...
Mathilde, institutrice 19.08.2010
Travailler avec des petits Depuis quelques années, je fais classe toujours au même niveau: à des CE1, qui ont 7 ans. C’est un âge que j’...
M et L, facteurs 20.03.2010
Devenir facteur J’ai donné la parole à deux facteurs de mon village qui ont souhaité participer ensemble à la conversation. M. est toujours en...
Jean-Yves, éleveur de chèvres 06.02.2010
Les chèvres, je vais les voir plusieurs fois par jour, je suis obligé. Parce que des fois elles se sauvent malgré la clôture. J’ai 22 chèvres...
Marylou, auxiliaire de vie 17.12.2009
C’est très difficile à raconter. Je fais des gardes de nuit à domicile. Je dors chez les personnes. Ce sont des personnes qui ne peuvent pas...
Sylvie, chanteuse russe 24.08.2009
J’aimais beaucoup les contes russes quand j’étais petite, mais comme il n’y avait pas de russe à l’école, je n’ai pas eu l’occasion d’...
Marijka, cinéaste 14.05.2009
Mon travail consiste à imaginer des histoires et à les réaliser en images et en sons. Il y a plusieurs temps très différents dans ma vie...
Jean, professeur de philosophie 30.01.2009
J’enseigne dans un lycée, à Montpellier. J’ai 43 ans et 14 années d’enseignement. Travail Il s’agit de donner des instruments de travail...
L’activité de kinésithérapeute 20.08.2008
Le centre est un établissement privé, de 80 lits dits «de suites et de rééducation». Il fonctionne avec un prix de journée assez bas par rapport au...
Les tourments d’une lycéenne 07.07.2008
De la difficulté de s’orienter… des couloirs du lycée au couloir de la faculté. Paris, premier septembre 2006: C’est la rentrée des classes,...
Martine, muséographe 17.03.2008
Mon métier c’est exposer. Une histoire, une collection, un morceau de territoire, un thème, même. Je m’occupe des contenus d’une exposition,...
Éric, potier 15.01.2008
(Nous habitons le même village, nous nous voyons presque tous les jours. Nous nous sommes servis d’un magnétophone…) C’est un travail qui m’...
Je travaille dans une chaîne de cafés 03.10.2007
Recherche de la définition d’une «non-situation» (pour qu’elle en devienne une) d’une étudiante en philosophie, étrangère, qui travaille dans une...
Christine, prof d’histoire de l’Art 20.06.2007
Tentative de description de la situation de professeur d’histoire de l’art dans une école des Beaux-Arts J’enseigne dans une école des ...
Un quotidien 13.03.2007
J’ai deux métiers!! Par chance(?), je travaille à la maison. Le matin, après avoir conduit mon époux au travail, j’allume mon ordinateur et&...
Virginie, graphiste 02.11.2006
Je suis graphiste – je fais aussi de la direction artistique. J’ai 39 ans. Je vis à Paris. Je travaille depuis 1991, soit 15 ans. ...
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Line, libraire06.01.2019

Être libraire, c’est avoir un dos solide pour transporter les colis, tous les matins, avoir un bon cutter pour les ouvrir, les ouvrir avec art. Parce que le colis est renvoyé ensuite avec les livres qu’on retourne quand on considère qu’on ne va plus les vendre.

Donc c’est très concret: ouvrir les colis le matin – tous les matins il y a des colis. Il y a à la fois ce qu’on appelle le réassort: c’est dire que le Balzac qu’on a vendu il faut qu’on l’ait à nouveau deux jours après dans le fonds. Il faut qu’on ait les Classiques dans le stock et tous les livres qu’on considère comme indispensables. C’est ce qu’on appelle le réassort.

Et en même temps, et surtout, il y a les commandes de clients.

Il faut enregistrer. C’est tout simple. Enfin tout simple, non, il faut bien connaître le logiciel, l’ouvrir, ne pas se tromper, mais, bon, le logiciel est efficace dans ce domaine un peu abscons.

Et il faut rentrer tous les livres. Donc il faut scanner avec l’appareil, scanner les codes ISBN des livres, donner la quantité, vérifier qu’on a eu la bonne remise des fournisseurs. Puisque, comme le prix du livre est fixe, le libraire se fait sa marge sur la remise que lui consent l’éditeur et/​ou le distributeur. Ce sont des choses qu’on négocie. En fonction de la quantité de livres qu’on achète à l’éditeur ou au fournisseur, en fonction de plein de choses.

C’est une comptabilité terrible aussi. Il faut avoir un comptable sinon c’est trop compliqué. Mais tout doit être bien préparé. Donc on enregistre tous les livres.

Et ensuite, on avertit les clients, on envoie des messages… c’est quelque chose d’assez prenant le matin. Mais c’est aussi réjouissant. On ouvre, on dit, mais je n’ai jamais commandé cela! Parce qu’on oublie, évidemment, tout ce qu’on a commandé. On découvre de superbes choses. On se dit, qu’est-ce que c’est que ce bouquin? Ah oui, c’est pour untel… On ouvre, et là…

Moi par exemple je lis systématiquement tous les livres jeunesse que je reçois. Heureusement ça va vite! Pour en parler, pour savoir si la langue est belle – pour les enfants c’est important. J’aime beaucoup la mythologie. Donc je présente pas mal d’albums qui traitent de mythologie. Je pense que les enfants doivent connaître les mythes grecs pour comprendre le monde. Si vous ne connaissez pas la Guerre de Troie, vous ne comprenez rien aux guerres d’aujourd’hui. Oui, j’ai quelques petits axes comme ça. Et ça marche. Les grands albums sur la mythologie attirent les gens. Pour les enfants, c’est un moyen de rentrer dans le monde des grands.

Entre temps on a les clients qui arrivent. On est interrompu, on discute, on échange, c’est génial. Parce que d’emblée, c’est un métier où sans se connaître on parle littérature. Un métier où on pose des questions complètement indiscrètes aux clients. C’est pire que chez le médecin: «– je veux faire un cadeau à quelqu’un. – Bon, qui est ce quelqu’un? Que lit-il? Quel âge a-t-il?» Et les gens, je ne sais pas pourquoi, les gens vous confient tout plein de choses. Sans doute parce que les livres qui sont là inspirent confiance. C’est assez beau, parfois même émouvant. Il y a plein de choses qu’on entend, ou qu’on n’entend pas, qu’on garde pour soi.

La troisième partie des arrivages ce sont mes choix. Mes choix sont souvent guidés par les clients, qui me font découvrir des livres merveilleux, guidés aussi par la presse, la radio… et par ce que je sais, ce que je comprends de la clientèle. Je sais par exemple que tel livre va plaire à telle personne. Je peux me tromper, mais de moins en moins.

Donc, pas chaque jour, mais, disons, deux fois par semaine, il y a un moment où il faut réfléchir en se disant, qu’est-ce que j’achète?, comment j’enrichis mon stock? Et pourquoi et à qui je le destine? Ce qui est agréable, en écoutant la radio ou en lisant le journal, c’est de se dire «ce livre-là c’est pour lui, c’est pour elle». Je connais mes clients.

Combien de personnes? Je ne me suis jamais posé la question. Je ne sais pas. Il y a les clients de passage, qui prennent des choses, ou qui ne trouvent pas ce qu’ils cherchent. Il y a souvent, cela c’est vrai dans n’importe quelle librairie, des gens qui entrent et qui prennent autre chose que ce pour quoi ils sont venus – ils le disent.

Mettre sous les yeux des gens des textes qui vont les intriguer, qui vont les intéresser. Ce qui est bien c’est quand on se dit: ce livre-là, elle va me l’acheter, et qu’il ou elle l’achète! C’est une grande proximité. Ce sont des histoires de quartier, de voisinage, je n’imaginais pas tout ça. Ce sont essentiellement les gens du quartier qui viennent à la librairie.

Ce quartier c’est le hasard. Je déambulais dans Paris pour trouver un emplacement. Parce qu’une librairie, une des conditions de sa réussite, c’est l’emplacement. Il faut que ce soit visible, il faut qu’il n’y ait pas de librairie autour. Dans Paris c’est un peu compliqué. Je déambulais et j’ai trouvé par hasard ce lieu que mon prédécesseur, qui était déjà libraire mais de livres anciens, quittait. Donc je l’ai pris vraiment par hasard.

Il y a des quartiers qui sont saturés, par exemple le 11e ou le 19e il y a déjà tant de librairies que ce ne serait pas possible. Si j’étais dans un autre quartier, je ne vendrais pas les mêmes livres, pas du tout les mêmes livres.

Ici c’est la périphérie du Quartier latin, et c’est un coin nécessaire pour une librairie. Parce que les autres sont fort loin. Enfin fort loin peut-être pas mais quand même. Parfois, je n’ai pas tel livre, et j’indique la librairie où on peut le trouver qui se situe à moins d’un km d’ici. Il y a des clients qui me répondent: oh non, non, c’est trop loin.

C’est une petite librairie mais qui contient quand même 5000 titres!

Je l’aime bien parce qu’elle est un peu cosy. Et je pense que les gens ont besoin de lieux petits, de lieux plus petits. Les gros supermarchés, je crois que c’est un système qui commence à dépérir. Chez moi tout est à portée de l’œil, de la main. Et puis je suis là. J’ai hésité, je voulais mettre des coups de cœur, des petites étiquettes comme font souvent les libraires mais au fond je suis là, je peux parler, je préfère parler.

De temps en temps quand je craque je me fais remplacer. J’ai un ami qui a été libraire, qui est éditeur maintenant et qui me remplace parfois. Parce que c’est quand même un peu prenant! J’y suis du matin au soir. Mais bon, le matin ce n’est pas trop rude: c’est 10h30/​19h.

Un libraire ça lit beaucoup. C’est un métier où on reçoit beaucoup de services de presse. Il y a des éditeurs qui ont repéré… par exemple chez Verdier, ils ont repéré que je vendais leurs livres donc ils m’envoient systématiquement les services de presse. Je lis à peu près deux livres par semaine… Mais pas en ce moment, là en ce moment, je suis incapable de lire, il y a des moments de saturation, de fatigue. Dans les transports en commun je n’arrive plus à lire. Deux livres par semaine ce n’est pas énorme. Mais je les lis bien, je les lis en entier. On sait, quand on est lecteur, au bout de vingt pages, ou même avant, on se dit: ce n’est pas pour moi alors on jette le livre: ce n’est pas pour ma librairie. Les livres que je lis, je ne les lis pas en diagonale, je les lis jusqu’au bout.

Maintenant je lis en fonction des clients. Avant je passais ma vie à lire. Pas les mêmes choses. Avant, comme j’étais prof, je ne lisais quasiment que pour mes élèves. Toujours «pour»! Enfin pour moi aussi!

Aujourd’hui je suis en train de relire La Divine Comédie: c’est quand même pour moi, ça! C’est un vrai polar d’ailleurs. Je lis la traduction de Jacqueline Risset. Parce qu’elle est bilingue. Et même si je ne parle pas italien, c’est très beau d’avoir les deux langues.

Avant je lisais des classiques. Et là depuis que je suis libraire, je découvre la littérature contemporaine. Que je ne connaissais pas, pas beaucoup. Quelques trucs qui sortaient évidemment. Mais là, Krasznahorkai par exemple, je suis tombée par terre! Moi je suis dans la découverte, un continent entier s’est ouvert devant moi.

Je trouve des bijoux, des bijoux. Des livres merveilleux. Même matériellement. Avant le livre pour moi c’était le Poche… Et là le livre devient un objet qu’il faut montrer, qu’il faut considérer, le graphisme, le papier, c’est très important. Ceux qui font du beau travail, ce sont les petits éditeurs. Qui soignent les couvertures, leur mise en page. Vous avez l’éditeur «Cent pages», le graphiste est génial. Souvent je vends les livres de chez «Cent pages» à cause de la couverture.

Manier les livres, les ouvrir, regarder, il faut savoir prendre le temps.

Mettre des choses en évidence.

Les livres qui sortent, dont on parle, j’en ai un peu mais pas beaucoup. Enfin si quand même j’en ai. Parce qu’il faut vivre aussi, il faut bien vendre, parfois des conneries. Mais pas trop si possible! Parce qu’Amélie Nothomb, pour moi vendre ses livres, c’est presque impossible. Si un client le commande, d’accord. Mais personne ne me l’a demandé! C’est drôle, n’est-ce pas? La clientèle s’ajuste à ce qu’on propose. Et inversement. C’est-à-dire qu’il y a une sorte d’interaction souterraine en fait.

Si on comparait la librairie maintenant à celle du début, on verrait quelque chose de différent. On verrait des choix plus affirmés, peut-être même plus exigeants, du reste. Plus exigeants. Enfin j’ai quand même des livres attendus. Mais j’ai peu de livres que je vends à contrecœur. En même temps, je crois qu’il ne faut pas porter trop de jugement. Si quelqu’un me demande du Bussi, moi je vends du Bussi. Tout peut se lire: le mode d’emploi de la machine à laver… il faut être modeste dans ce métier. Pas arrogant.

Depuis deux ans, ça a changé. Notamment en littérature étrangère. Pour le fonds classique, je suis attentive aux nouvelles traductions. Il y a un vent de nouvelles traductions en ce moment. Et ça m’intéresse. J’étais prof de lettres, donc la langue depuis toujours m’intéresse. Je veux être attentive aux traducteurs, parce que je trouve qu’on les méprise, enfin qu’on les méprise, de moins en moins, le terme est trop fort, mais on les ignore souvent. Alors que ce sont des lecteurs essentiels, et ce sont des auteurs, les traducteurs. J’ai reçu deux traducteurs déjà.

Et puis aussi, en sciences humaines, il y a des choses qui commencent à me plaire vraiment, comme Nathalie Quintane, le travail de Mona Chollet autour des Sorcières… Maintenant je présente un rayon sciences humaines qui intéresse. Au début en philo j’avais demandé à un copain prof de philo de me faire mon rayon. En jeunesse, j’avais demandé aux enfants de mes copines de me faire leur liste…

À la librairie j’organise beaucoup de rencontres. Dans une librairie de quartier c’est très apprécié. Parce que cela crée des liens. On fait un club de lecture aussi, une fois par mois avec un thème. C’est assez amusant. C’est toujours à peu près les mêmes gens, ça s’est stabilisé autour de six, sept personnes et je vais proposer de faire un bulletin de ce club. Pour le distribuer à ceux qui sont intéressés.

Les rencontres, c’est un peu le hasard. Il y a des éditeurs qui me proposent de rencontrer leurs auteurs. Ou un auteur qui vient, qui dit, j’ai fait ceci, cela… Parfois c’est moi qui écris en disant j’aimerais bien recevoir tel auteur. C’est le hasard. Il y a aussi des gens qui m’ont proposé des choses vraiment nulles, alors là je dis non. Poliment.

J’ai invité deux traducteurs jusqu’à présent… Joëlle Dufeuilly, la traductrice de Krasznahorkai et Corinna Gepner, que j’ai rencontrée à la Société des Gens de Lettres, je lui ai demandé de venir… C’est une grande traductrice de la langue allemande. On n’était pas nombreux… les rencontres pour les traducteurs n’attirent pas les foules! Pour la traductrice de Krasznahorkai il y avait du monde. Toute la communauté hongroise s’est pointée! C’est une façon de faire connaître la librairie! Et les gens reviennent. Alors qu’ils ne sont pas du quartier. Parfois.

C’est un métier où il faut toujours inventer des formes. En ce moment on expose des aquarelles. Avant il y a eu des objets faits par un céramiste. Les gens regardent. Posent des questions.

L’ennui? Non! L’ennui, l’ennui, au début oui je m’ennuyais parce que je n’avais pas de clients, donc je me disais, mince, personne ne veut entrer. On commence par ne pas avoir de client! Parce que tout le quartier pense que c’est toujours la même librairie de livres anciens. Je n’ai pas changé grand-chose. Je n’ai pas changé le nom, je n’ai pas changé la couleur de façade. Donc les gens ont mis un certain temps à s’apercevoir. Je faisais des vitrines. Je changeais les livres…

Au début, on se dit, wouah personne ne vient, tout le monde s’en fout, je ne suis pas dans le bon quartier… Pourtant je sais bien qu’il y a des lecteurs évidemment, ici. On dépose des flyers, j’ai fait les boîtes à lettres du boulevard et des rues environnantes. Ça fait venir des gens. J’ai même fait le marché.

Mes premiers clients ont été mes anciens collègues et mes amis. Et après il y a le bouche-à-oreille, les gens qui s’arrêtent et qui disent «oh, une librairie!» Et puis on achète des cartes postales qu’on met dehors pour signaler. Et les cartes postales c’est une attraction terrible. Terrible. Vous savez que ça s’achète énormément. La carte postale virtuelle ne fonctionne pas. Les gens achètent des cartes postales, ça les fait entrer dans la librairie, et tout d’un coup ils s’aperçoivent qu’il y a les livres…

Les petits livres d’occasion que je mets devant aussi font entrer les gens. Il y en a des stratégies…

Je suis arrivée à la retraite et je ne voulais pas arrêter de travailler, je voulais rester dans les livres. Je me suis dit, on va essayer la librairie. J’ai beaucoup aimé être prof, mais deux trois ans avant la retraite j’ai eu cette idée de la librairie. Donc j’ai fait des stages, je me suis formée…

J’ai fait des stages pour la comptabilité, la gestion. Libraire c’est transporter des colis et puis faire de la gestion. Il faut décider par exemple à un certain moment de retourner les invendus. Il faut savoir quand. Ça c’est l’expérience. Un livre qui ne se vend pas et qu’on aime, on se dit, je vais quand même lui donner sa chance. Souvent vous renvoyez un livre et le lendemain il y a un client qui vous le demande…

Pour les livres que j’aime, certains auteurs, je les ai dans mon fonds. La rotation du fonds est lente. C’est sur les nouveautés que ça tourne plus vite. Par exemple, ce qu’on apprend dans les stages c’est qu’il faut commander les livres en début de mois parce que vous les payez 60 jours fin de mois: vous commandez des livres le 1er décembre et vous payez fin janvier. On les achète. Avec la remise. Différente selon les éditeurs et les distributeurs. Il faut savoir prévoir. Vous gagnez 60 jours en commandant en début de mois. Le but c’est de vendre les livres avant de les payer. Et pour les retours il faut faire l’inverse; pour retourner les livres, il faut les mettre en fin de mois. Parce que c’est deux mois aussi. Les retours, c’est un avoir sur les commandes à venir…

Les librairies c’est un drôle de milieu. J’en fréquente une qui est vraiment géniale. Mais les autres, non. On se regarde plutôt en chiens de faïence, les libraires sont tout le temps en train de pleurer, de dire que ça ne fonctionne pas… À mon avis ça ne fonctionne pas plus mal que le reste. Le livre continue de se vendre. Je ne sais pas à combien… mais la plupart des libraires sont tout le temps en train de faire la gueule. Un type, pas très loin, m’a dit «ah là là, vous allez m’ôter des clients. Parce que vous savez bien que le lecteur ne se multiplie pas.» Je ne sais pas pourquoi les lecteurs ne se multiplieraient pas? Certains parlent vraiment comme des commerçants. C’est vrai que ce n’est pas facile; moi je ne me tire pas de salaire. Pour l’instant je ne perds pas d’argent. C’était le but en fait. Peut-être pas en gagner mais ne pas en perdre. C’est vrai que c’est quand même un commerce un peu spécial, un peu délicat.

Il y a un système de subvention mais qui est assez opaque. Il y a des subventions, mais les conditions sont parfois drastiques. On subventionne surtout les grandes librairies: il faut avoir 50m2 ou davantage, tant de livres dans le fonds…

Moi depuis six mois je demande une subvention. Là on m’en a refusé une il y a quelques jours de la Région, je ne sais pas pourquoi. Je n’ai pas compris. Je vais continuer à demander. Ça a son importance…

Au mois de mai, il y a les réunions de présentation des livres. Pour des libraires comme moi ce n’est pas tellement amusant. C’est très mondain. Il y a madame de telle librairie qui se fait remarquer en posant des questions. C’est bien, parce qu’on voit les auteurs, on voit les éditeurs, ils nous présentent leurs livres… Mais nous, les petits libraires nous sommes le tiers état! On ne vous traite pas de la même façon si vous êtes librairie du premier niveau ou du second niveau. Premier niveau ce sont les grandes librairies. C’est une affaire de taille, et donc d’achat. Pas de qualité. Par exemple, on a découvert qu’un fournisseur livrait les livres à j+1, j+2 à la Fnac, et pour les petits libraires comme nous, c’est j+4, j+5.

Avec certains éditeurs il y a une connivence, une vraie complicité…Mais avec les distributeurs, non: c’est l’argent. Chez certains éditeurs, on sent une vraie volonté de faire découvrir des textes… mais c’est compliqué, je ne maîtrise pas tout, je suis novice!

Être prof, être libraire, oui cela a quelque chose à voir: il faut aider, accompagner, il faut tenir, tenir les lecteurs. J’ai une clientèle très intello. Globalement. Il y a des âges qui n’achètent pas de livres ici. Disons les 15/25 ans, de 15 à 30, ils ne viennent pas en librairie. Je pense que quand on était jeune c’était l’inverse. Peut-être qu’ils achètent sur Amazon, ou à la FNAC… Il y a encore pas mal de gens qui ne savent pas que le livre est à prix unique. Qui pensent que c’est plus cher dans une petite librairie…

J’ai des clients, je sens qu’ils ne sont pas à l’aise dans la librairie alors s’ils s’intéressent aux livres d’occasion, je leur en donne, ça rapproche…

Il y a tout de même quelques petits lycéens, étudiants qui entrent parfois, mais c’est surtout une clientèle de profs, beaucoup de médecins. Il y a quelques exceptions, des gens plus marginaux, parfois mal à l’aise, c’est ceux-là qu’il faut accueillir, pour qu’ils reviennent, qu’ils se trouvent bien.

Il y a des gens qui viennent, ils savent que je n’aurai pas le livre, ils viennent pour le plaisir de commander.

Il y a des gens qui viennent pour parler. J’ai un fauteuil. J’estime que ça fait partie du métier. Parce que quand même cette solitude, ces problèmes…

Et ce jeune homme qui m’a dit un jour: «les Misérables que vous m’avez conseillé, c’est merveilleux… c’est génial». Il a 25 ans le gars. Moi ça me touche. Il me dit, j’ai eu des parents qui ne lisaient pas, il n’y avait pas de livres chez moi, donc maintenant, je veux connaître tous les classiques; on s’assoit et on discute. Il habite dans l’immeuble. Il est passionné. C’est quelqu’un qui lit d’une manière incroyable, incroyable: Dostoïevski, Tolstoï, il a lu tout Tolstoï, il me dit «Faulkner, vous pensez qu’il faut que je lise?» Il a lu Faulkner. Maintenant il est dans Balzac, il est pris!

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