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Jean-Yves, éleveur de chèvres06.02.2010

Les chèvres, je vais les voir plusieurs fois par jour, je suis obligé. Parce que des fois elles se sauvent malgré la clôture.

J’ai 22 chèvres et 3 boucs. 

J’ai fait des chèvres ici parce que c’était adapté au paysage. 

Sur la commune à l’époque où je suis arrivé presque tout était en friche. Il y avait quelques endroits qui n’étaient plus en friche suite aux événements liés au projet de la centrale nucléaire – j’ai repris une partie de ces terrains-là. 

Je trouvais que la chèvre était un animal bien adapté au pays. 

Et adapté à moi surtout! Je n’aime pas les gros animaux, je n’aime pas les vaches. 

Les chèvres, ce sont des animaux à dimensions humaines. 

Organisation. Avec ma copine, on a décidé d’élever des chèvres, ce qui veut dire aussi faire du fromage. Elle a un travail à l’extérieur. J’ai été en stage, un peu. En Corrèze. Apprendre à faire les fromages. 

J’ai démarré avec 4 chèvres. Après j’ai un petit peu augmenté jusqu’à 20/25 chèvres. C’est adapté à ma clientèle. Si j’ai plus de chèvres après je suis obligé d’aller vendre plus loin. Et je n’ai pas envie de faire des kilomètres. 

Ici on est très bien. Ça me permet d’être beaucoup chez moi. Pas trop sur la route. 

Quotidien. Quand on a des chèvres, ça prend du temps. Je trais deux fois par jour: matin et soir. Ça va assez vite: 3/4 d’heure le matin, 3/4 d’heure le soir. Ce qui prend le plus de temps quand on fait comme moi, qu’on élève les chèvres complètement dehors, c’est de les surveiller et de les déplacer. 

Elles sont dehors presque toute l’année – sauf la nuit, bien sûr. Elles peuvent très facilement s’échapper pour aller manger ailleurs. 

Je leur donne à manger le matin, je passe quand même une heure. Je leur donne des céréales, du foin quand c’est la saison. Je vais couper de l’herbe tous les jours. Il faut compter trois quarts d’heure le travail autour des animaux: les mettre au champ, changer la clôture… La matinée est à peu près passée. Et il y a quand même la fabrication du fromage. Et aussi les marchés à faire. Quand je fais le marché, je décale. Je mets les chèvres au champ en rentrant du marché. Mais je les trais avant d’aller au marché. 

La semaine est bien occupée. Et c’est 7 jours sur 7! Il n’y a pas d’interruption.

Ce n’est pas l’usine. J’ai le temps d’aller mettre un casier à la côte pour pêcher… 

Là ça fait trois jours qu’elles sont sur la prairie. Au bout d’un moment ça ne leur plaît plus trop. Les chèvres ce n’est pas comme les moutons. Elles se lèvent sur les pattes arrière, et puis elles passent par-dessus la clôture! Quand il y en a une qui s’y met, tout le monde s’en va. Des fois on me téléphone… je n’aime pas trop quand on me téléphone. En général c’est qu’elles sont arrivées près des maisons. Mais elles m’obéissent. Si je les vois à 2 ou 300 mètres, je les appelle, elles viennent. 

Je fais tout à la main. Je fais la traite à la main. Quand on a plus de chèvres, il faut monter une machine à traire, ça entraîne d’autres investissements, que je n’avais pas envie de faire. Les gens viennent aussi à la maison. Je vends pas mal aux restaurants pendant la saison. Ça me suffit. Après c’est plus de boulot… 

Les terres. Moi je ne cultive pas. Toute l’herbe qu’on voit, c’est de la végétation naturelle. Je déplace ma clôture tous les deux jours, tous les deux ou trois jours. J’ai essayé de trouver des terrains pour la période moins belle qui soient à l’abri du vent. 

J’ai aussi des terrains en bord de mer. Je reste sur un rayon de moins de 500 mètres de chez moi. 

Je ramasse du foin pour l’hiver, j’essaie d’avoir le moins de travail du sol possible. 

Je laisse l’herbe pousser. Il y a pas mal de terrains ici où je fais du foin une fois par an. 

Je n’ai aucune propriété. À part la maison. J’emprunte. Ici c’est un peu spécial: la commune n’a pas été remembrée. On se retrouve avec un parcellaire tout petit. Quand je dis petit, c’est 200/300 m2. Des parcelles avec une multitude de propriétaires – qui ne cultivent plus. Qui ont laissé ça depuis longtemps. C’est ce qui fait aussi que c’est difficile d’avoir un bail pour cultiver. Je n’ai pas de bail. Et je ne paie pas non plus de fermage. Ni d’impôt foncier. J’entretiens. Au début c’était un arrangement avec les propriétaires: j’entretenais. Et si un jour ils veulent vendre, ils n’ont pas de contrainte. Je sais toujours chez qui je suis. Je ne veux pas qu’on pense que je m’approprie quoi que ce soit. 

Ici, 10 ans après la centrale il y avait surtout des ronces. J’ai défriché des terrains. Avec les gens du village on a aussi défriché les chemins, pour accéder. Il y avait plein de chemins qui étaient complètement bouchés. Maintenant c’est la commune qui s’en occupe. 

Marin paysans. Autrefois ici c’était très caractéristique des bords de côte: les paysans étaient marins-paysans. Ils avaient un petit élevage: une vache pour les plus riches, un cochon, un grand champ pour cultiver des pommes de terre et un peu de légumes. Le mari avait un bateau, ou il était matelot sur un bateau de mars à octobre. C’était de toutes petites exploitations. 

Après la guerre la pêche s’est développée. On a mis des moteurs sur les bateaux. Il y avait encore de la langouste ici. La pêche payait beaucoup plus que l’agriculture. Et les gens sont partis vers la pêche en laissant tomber l’agriculture. La pêche, les militaires, et les marins de commerce. Ici on est une des communes qui a donné le plus de marins de commerce. Ce qui fait que personne n’a ressenti le besoin de remembrer. À l’inverse de la commune d’à côté, où il y avait des paysans. La terre était meilleure. Et puis il y avait une tradition de paysans. Ici tout le monde était marin. 

Aujourd’hui. Des chèvres dans le coin, il n’y en avait pas. Sur la commune nous sommes deux à être paysans. En bio il y a un élevage de pies noires bretonnes, sur la commune d’à côté. Sur le site de la centrale, il y a aussi une ferme équestre, ils font beaucoup de reproduction, ils ont beaucoup de poulinières. Depuis cinq ou six ans, il se passe pas mal de choses, avec l’attrait des jeunes pour l’agriculture biologique. 

Ici c’est des terrains qui n’ont jamais été traités. Jamais de pesticides, ni d’engrais. Ça n’empêche que moi j’aurais pu en mettre. J’ai une certification: culture bio certifiée! 

Actuellement il y a pas mal de jeunes qui font des stages pour élever des chèvres. J’ai un stagiaire en ce moment. Il est en train de s’installer dans le département. Avant-hier encore j’ai vu des gens qui veulent faire des chèvres. Le problème c’est l’accès aux terres. Ce n’est pas toujours très facile. Dans des endroits comme ici c’est facile parce que personne n’en veut de ces toutes petites parcelles. Mais dès qu’on est dans un endroit remembré, c’est plus compliqué. Parce que les paysans n’ont pas trop envie de laisser la place à d’autres. 

Coût. Toutes les terres ont une valeur maintenant. Alors qu’il y a quelques années elles n’en avaient plus du tout. Nous on le voit en agriculture bio: on a des collègues qui sont obligés de prêter un bout de leur exploitation pour que des maraîchers puissent s’installer. On recherche vraiment des petites surfaces: 1 ha… Mais ça ne se trouve pas. Quand je parle de valeur, ce n’est pas la valeur de la terre, c’est la valeur monétaire. Vu les primes données par la communauté européenne. Comme ce sont des primes qui sont toutes attribuées à l’hectare. Moi quand je suis arrivé en 89, tout ce qui allait vers la baie était pratiquement abandonné. Et quand il y a eu ces fameuses primes, là on s’est réaccaparé tous ces hectares. Même s’ils ne sont pas cultivés, ça fait rentrer de l’argent. Ils font de l’herbe, ils ramassent le foin, ou ils mettent un coup de broyeur dessus. Et il y a la possibilité de faire des jachères. On fait des jachères dans ces terres-là. Résultat: on ne peut plus les donner, ça fait partie de l’économie… 

Ici les terres ne sont pas primables. Donc je n’ai pas de prime, je n’ai pas d’aide. Je n’ai pas besoin d’aide. Les aides c’est toujours en contrepartie de quelque chose… 

Une année. Les années ça dépend de beaucoup de choses. Toute la production de printemps, à quelque chose près, c’est pareil. C’est plus, s’il y a un été plus sec. Parce qu’ici on est quand même sur des terres séchantes, sur le bord de côte. S’il n’y a plus d’herbe, il n’y a plus de lait. Quand tu as un petit élevage, ça va vite. Et quand tu as un salaire qui déjà n’est pas trop élevé, ça va vite que tu passes de pas grand-chose à encore moins. 

La production de fromage c’est en gros de mars à novembre. Autrement les chèvres n’ont pas de lait. À l’inverse des bovins. Il n’y a qu’une période de reproduction: août-novembre à peu près. 

Les chevreaux naissent au mois de février, le nombre est variable. Une chèvre en fait un ou deux. Ça dépend comment elle est au moment de la saillie. Si l’été a été un peu trop sec et qu’elles ne sont pas en trop bon état, il n’y en a qu’un. Ça fait entre 35 et 40 chevreaux. Je vends une partie en vente directe. Et l’autre en expédition. Je l’expédie tout petit: entre 7 et 10 kilos. Il y a un volailler qui les ramasse – le reste c’est pour manger. Ça fait partie de mes revenus, c’est une part. Mes revenus sont surtout basés sur les fromages. Les chevreaux ça ne se vend pas cher. Je les élève sous la mère. Pendant qu’ils sont sous la mère, je ne fais pas de fromage. 

Ce sont des chèvres alpines. Toutes celles qui ne sont pas blanches ce sont des alpines. Les blanches ce sont des saanens croisées avec des alpines. Ça s’est trouvé comme ça. 

Je ne suis pas spécialement attaché à telle ou telle race. J’avais fait un stage chez un gars qui m’avait donné des chèvres. Toutes elles ont eu des petits. 

Paysan. Je suis attaché à mes chèvres. La chèvre c’est un animal curieux, un animal qui vient vers les gens. Je suis attaché mais je suis issu d’un milieu agricole – avec mes parents, mes grands-parents, j’ai toujours vu des animaux destinés à être consommés. Je n’ai pas d’état d’âme quand il faut tuer un chevreau. C’est dû à mes origines. J’étais dans les jupes de ma grand-mère qui tuait les poulets le vendredi pour aller au marché le samedi… 

J’ai toujours été paysan. Dans l’exploitation de mes parents, on faisait maïs, tournesol. C’était une petite exploitation: une trentaine d’hectares. Quand je suis venu ici, je ne me voyais pas du tout refaire comme mes parents. J’avais compris des choses quant à ce qu’on mettait sur les terres et sur les plantes, en arrivant je me suis dit, je vais changer de technique. Je n’étais pas certifié en agriculture bio. Mais dès le départ je n’ai rien mis sur les terres. Le certificat bio existait mais on en parlait moins. Et puis quand on a goûté au bio, on ne revient pas en arrière. C’est très très rare. Pendant un temps on a dit beaucoup de choses sur les agriculteurs qui étaient passés bio, parce qu’il y avait de l’argent à toucher. C’est très minime les gens qui sont ensuite revenus en arrière. Parce que c’est quand même plus agréable de ne pas pulvériser des produits – même physiquement. La relation avec la nature n’est pas la même. 

Agriculture bio ? La première chose qu’on constate quand on passe en bio, c’est le changement de la facture de produits vétérinaires. En agriculture bio on produit. En conventionnel on achète: on achète les semences, on achète l’engrais, on achète plein plein de choses pour produire pas grand-chose. Quand tu es agriculteur bio, tu n’achètes rien: tu produis ce dont tu as besoin pour tes animaux: c’est toi qui produis ton herbe, ce n’est pas l’engrais que tu as mis. Tu es un paysan comme ce qu’on appelait un paysan autrefois. 

Mais on ne peut pas parler de retour au bio, c’est marginal. La bio ça date des années 20. Dans certaines régions, sur des régions comme la Beauce, on commençait déjà à faire des amendements, à amener des sulfates, des potasses… Au niveau des animaux, il commençait à y avoir pas mal de produits chimiques. Ça a augmenté après la Seconde Guerre. 

Ces dernières années les consommateurs ont perdu confiance dans la sécurité alimentaire suite à l’histoire de la vache folle. On a découvert pas mal de choses à ce moment-là. Et puis la jeune génération se pose des questions sur l’environnement, plus que nous nous en posions au même âge. Ils entendent parler des problèmes de la planète, de la pollution, des pesticides. Mais l’agriculture bio, c’est 2%. On est vraiment ultra minoritaire. Dans les écoles d’agriculture, on commence un peu à en parler, mais ce n’est pas toujours bien vu. On reste dans l’ensemble dans une perspective très productiviste. Dans l’agriculture bio, quelles que soient les positions de chacun, la taille de l’exploitation, on a au moins des fondements sur quoi on est d’accord. On a le même cahier des charges. Celui qui est dans la Beauce et fait 500 ha de céréales, il a le même cahier des charges que moi ici. Après il y a des courants qui visent à développer telle ou telle agriculture bio. Moi je suis sur une agriculture de proximité, sur la vente locale, des choses comme ça. Avec les problèmes de transport, de pollution, je trouve qu’on devrait revenir à une agriculture de proximité. Organiser une distribution sur des circuits courts. Il y en a qui mélangent l’environnement et le côté économique, ça dépend aussi de l’historique de l’exploitation. Si mes parents avaient eu une exploitation de 300 hectares, je ne sais pas si je penserais comme je pense maintenant… 

Dans l’agriculture traditionnelle, il y a beau y avoir de gros tracteurs, du gros matériel, les gens travaillent de plus en plus. Dans des conditions de plus en plus dures. Je trouve ça inadmissible. Pour que les choses changent, il faut des décisions politiques. 

Développement durable, oui, mais on a tellement mis de choses dans cette expression, on ne sait plus très bien ce que ça veut dire. La politique continue de privilégier la production, la balance commerciale qui est compensée par l’agro-alimentaire. En période électorale il y a des candidats de gauche qui disent qu’ils soutiendront l’agriculture biologique. Je le crois, mais soutenir il faudrait savoir ce que ça signifie exactement. Si on passe de 2 à 5%, évidemment on sera deux fois plus nombreux, on aura deux fois plus de surface, mais ça ne changera pas le fonctionnement général. 

Manger. Je pense que les gens ont perdu le sens de l’alimentation. C’est quelque chose dont on parle et qui est aussi vite oublié. Avec le pouvoir de la grande distribution. On a très peur des grandes crises agricoles, mais on a tout repris comme avant. En pire. La grande distribution distribue partout maintenant, on l’a bien vu avec la grippe aviaire. On a du mal à imaginer qu’ici soient vendues des volailles du Vietnam, alors qu’on est en pleine région de production de volaille… 

On est obligés de constater une chose, les économistes le disent: le budget consacré à l’alimentation diminue de plus en plus. Il diminue parce qu’on baisse les prix. Et nous, agriculteurs bio, on ne peut pas baisser les prix. Ou il faut compenser par des subventions. À partir de ce moment-là, on est dans une autre logique… 

On a réussi à faire passer dans la tête des gens que la sécurité alimentaire c’était l’hygiène bactérienne. Il n’y a pas que les bactéries dans l’hygiène. Il y a tout ce qui est mis dans les aliments qui n’est pas bactériens, les conservateurs… Une grande partie des cancérologues depuis quelques années mettent en cause le mode de production alimentaire. Et puis il y a cette course à la consommation – on ne mange plus, on se bourre. S’il n’y avait pas eu la vache folle, on serait encore à 1/2 pour cent de bio. 

La viande. Ici on ne mange pas trop de viande. On mange du chevreau. C’est vrai qu’en venant à la bio au bout d’un moment se pose la question de la viande. On finit par se dire que c’est plus logique de manger des légumes. Même sans être végétarien. Manger des légumes accompagnés de viande et non pas de la viande accompagnée de légumes… Les légumes, si j’ai le temps de bien faire mon jardin, je mange les miens. Sinon de toute façon je vais au marché deux fois par semaine… Le reste j’achète à la coop bio. 

Si c’était à refaire? je ferais pareil. Peut-être plus berger. En itinérance avec un troupeau de chèvres. J’aime bien garder les chèvres. Je vais avec elles au bord de la côte, j’aime les regarder. À la différence des moutons ou des bovins, les chèvres cueillent. Quand elles en ont marre de manger tel truc, elles vont manger autre chose… Je referais le même système. Avec un troupeau un peu plus important. Cela aurait été intéressant de faire d’autres variétés de fromages. Je suis limité à cause de leur production de lait. J’aurais bien voulu faire de la tomme. C’est un produit qui est un peu plus difficile à faire, un peu plus intéressant à travailler. Pour faire une tomme, il faut 15 ou 20 litres de lait – moi je ne peux pas. Je n’ai pas assez de production. Si je fais de la tomme, je ne fais pas d’autres fromages. 

Autrement ici, ce qui me manque le plus par rapport à quand on est arrivés, c’est qu’il n’y a plus personne dans le village. On était une centaine, maintenant on doit être une trentaine à peu près l’hiver. Ce n’est plus la même dynamique. Des gens plus âgés qui sont morts. Âgés ou pas tellement âgés – les gens se retrouvaient à la retraite relativement jeunes. Ils continuaient. La deuxième année que j’étais là, un paysan a eu un problème d’infarctus, on m’a demandé si je ne voulais pas charruer non pas les jardins, mais les champs. Ici les gens dans leurs champs ils mettent des pommes de terre, des oignons et des échalotes. Et au début, la première fois que j’ai fait ça, j’ai charrué 27 jardins. Actuellement j’en charrue deux. Les maisons sont vendues bien sûr mais personne n’a repris. Je n’ai pas de bail. Je suis dans la tolérance. Sauf que maintenant, la tolérance, avec la pression immobilière… Ici ce n’est pas constructible, mais on ne sait jamais. Avant la question ne se posait pas. Il n’y avait pas un terrain à construire, les maisons étaient abandonnées dans le village, on ne se posait pas la question de la terre. C’était complètement différent. 

Tissu social. Tout dépend de la volonté politique. S’il y avait la volonté de la collectivité publique de faire des choses… sans tout défricher, mais au moins de développer un peu quelque chose, ce serait possible… Ce qui me manque le plus c’est qu’il n’y ait pas du tout de dynamique dans le secteur. Il y a 15 ans il y avait quand même plus de monde… je ne parle pas de l’été, je parle des périodes d’hiver. Au marché les gens te parlaient. Beaucoup étaient originaires du milieu paysan. Ils s’intéressaient, il y avait des échanges, des discussions. La relation vendeur/​consommateur n’était pas la même. D’ailleurs ce n’étaient pas des consommateurs, je n’employais jamais ce mot-là. Les gens causaient. Ils se mettaient très vite à raconter… il y avait une espèce de tissu… ça a changé. Les gens qui sont là maintenant sont là pour un mois. On est dans une relation de bonjour/​bonsoir. Il y a toujours des gens avec qui on accroche, c’est vrai. Pour ceux qui sont de ma génération – entre 55 et 65 – je suis marginal… ce que je fais c’est très bien… c’est sympa. C’est une génération qui aime bien les marginaux, le côté un peu folklo. «Il fait des bons fromages… mais bon on ne peut pas en vivre de ça…»; Cette génération-là, qui est beaucoup allée à l’usine, en artisanat, ou dans le commerce, ou les bureaux, ou la banque – n’a pas grand-chose à dire souvent. 

Les gamins venaient ici traire les chèvres. Pendant les deux mois d’été, il y avait plein de monde. Les parents laissaient les gamins… Aujourd’hui ça n’intéresse plus beaucoup les gens ce côté-là. On est plus sur le côté surf… Je ne vais pas transformer la ferme en zoo, ni en musée… Les choses ont changé, les vacanciers ont changé, les gamins ont changé… Cet hiver, j’en ai vu, les parents étaient venus voir les chevreaux avec les gamins. Au bout d’un quart d’heure, un gamin a sorti son jeu vidéo. Tant mieux pour eux. Mais il y a quand même une coupure avec la nature qui m’inquiète. 

D’un autre côté il y a aussi des jeunes qui veulent s’installer. Des gens qui viennent me voir. Ils ont 20 ans, 25 ans. Il y a toujours eu des gens comme ça, il y en aura toujours. Mais quand on est ultra minoritaire, qu’on est trop dispersés, ça devient difficile, le social devient difficile. C’est dommage. 

Vacances? Quand je pars, je pars seul. Ma copine s’occupe des chèvres. C’est très rare qu’on parte tous les deux. Le seul moment où on peut se faire remplacer, c’est l’hiver. Tu ne peux pas demander aux gens de traire à main, de faire des fromages… L’hiver, quand il n’y a pas de lait, pas de fromage, il y a juste à donner à manger. On peut les laisser huit jours dans le bâtiment, ce n’est pas un problème. Mais pas beaucoup plus, au bout de 8 ou 10 jours il peut se passer des choses. C’est une période où elles sont en pleine gestation. Il faut surveiller… 

Ce qui me manque le plus? J’aimerais bien aller un peu au soleil l’été. Ça fait 17 ans que ça ne m’est pas arrivé! 

Autrement ça va très bien. Je n’ai pas besoin de prendre des vacances. On n’est pas trop stressé ici. Et puis, c’est nous qui avons décidé d’élever des chèvres, de venir ici. On n’a pas hérité d’une exploitation. Tout est notre choix. Je suis tout à fait d’accord avec ce que je fais.