Ce site est consacré à des descriptions de travail. Le travail avec lequel on gagne sa vie, ou une autre forme de travail, parce qu’on n’a pas forcément de travail rémunéré – on l’a perdu, on a choisi de ne pas en avoir, on fait autrement...

Les descriptions sont nées de deux façons: soit leurs auteurs ont entendu parler du projet et m’ont envoyé un texte, soit je me suis rendue moi-même auprès d’eux pour solliciter leur contribution.

Je laisse parler la personne aussi longtemps qu’elle le souhaite. J’essaie de me taire. J’enregistre. Je transcris ensuite ses propos. Je lui remets le texte écrit et nous en discutons jusqu’à trouver la forme sous laquelle il apparaît sur ce site.

Ma position n’est pas celle d’un sociologue ou d’un journaliste: je n’étudie pas, je ne cherche pas la chose intéressante, je ne synthétise pas – j’écoute et je transcris en restant au plus près des propos tenus.

Christine Lapostolle

J’écris depuis longtemps. Des livres qui se situent entre témoignage et fiction – des rêveries qui prolongent le spectacle de la vie. Le spectacle vu de l’intérieur, forcément. Le spectacle dans lequel nous sommes tous bon an, mal an, impliqués.

Dans l’école d’art où j’enseigne, je m’occupe du matériau langage, j’incite les autres à écrire, à faire attention aux mots... Les écoles d’art sont des lieux où l’on peut prendre le temps de la rencontre, des lieux où l’on ne se lasse pas de chercher comment transmettre, comment regarder, comment se parler, comment faire...

Ce site est un troisième pan de ce que je cherche avec l’écriture; ici l’expression de ceux qui participent et la mienne se rejoignent, je prête ma plume à des gens qui à travers leur parole mettent à disposition leur expérience.

Le blog que j’ai tenu sous forme d’almanach tout au long de l’année 2008 est consultable ici.

J’ai aussi travaillé en duo avec Karine Lebrun à l’élaboration du site 13 mots dont l’initiative et la forme lui reviennent.

Remerciements et contact

Je remercie tous les auteurs de descriptions ainsi que ceux qui ont contribué à la réalisation de ce site et ceux qui le fréquentent.

Le design de ce site a été réalisé par Gwenaël Fradin, Alice Jauneau et David Vallance en hiver 2018.

Si vous souhaitez, vous pouvez me contacter ici ou vous inscrire à la newsletter pour être averti de la sortie de nouvelles descriptions.

Tri par:
Date
Métier
Violaine, épicière, équicière 01.02.2021
C’est une épicerie familiale qui était tenue par Angèle jusqu’à ses 85 ans. Ses parents l’avaient tenue avant elle. Quand elle est décédée, ses …
Éric, garagiste 22.12.2020
Le garage a ouvert en mars 2018. J’ai réussi à me salarier en août. Les gens réparent eux-mêmes leur véhicule et je les accompagne. Ce n’est pas …
Éric, artiste 04.05.2020
Je suis artiste et enseignant. Enseignant dans une école d’architecture. Artiste plasticien. Mon temps de travail, si on ne parle que de …
Yoann, futur ex-directeur culturel 14.04.2020
J’ai commencé à travailler pour cette structure il y a 17 ans. J’étais assez jeune, j’avais 23 ans. J’avais collaboré auparavant avec un …
Philippe, rentier homme de ménage 10.02.2020
J’exerce une curieuse profession, dont je serais bien incapable de donner le nom. Elle a un côté chic, puisque je suis propriétaire de trois …
F., Masseur bien-être 22.10.2019
Le nom du métier c’est «masseur bien-être». Il s’agit de massages à visée non thérapeutique. Le terme de thérapeutique est réservé aux …
Zéti, au marché et aux fourneaux 02.03.2019
Je travaille en tant que commerçante. Petite revendeuse pour commencer. Dans le coin. Je vends des bijoux. Des perles significatives, parce que …
Line, libraire 06.01.2019
Être libraire, c’est avoir un dos solide pour transporter les colis, tous les matins, avoir un bon cutter pour les ouvrir, les ouvrir avec …
Thomas, marin pêcheur 04.04.2016
Mon parcours. Je suis juriste de formation. Je viens d’une famille de marins. Mon père, mes grands-parents, mes arrières-grands-parents, ça …
P.L., président d’université 02.09.2015
Comment on devient président d’une université? Dès que tu entres à l’université comme enseignant-chercheur, tu consacres une partie de ton temps …
Js, maçon par intermittence 14.12.2014
Je me pose beaucoup de questions sur le monde du travail , sur ce que j’y cherche, ce que j’y trouve, sur ce qui me donnerait un peu de joie. Ça …
D., directrice d’école d’art 03.06.2014
Je n’ai pas toujours été directrice d’école d’art. Il y a des directeurs qui ont été prof. Artistes, de moins en moins, il doit en rester un ou …
Barbara, scénariste 08.02.2014
J’écris des films et des séries pour la télévision . Au fond, j’entre dans la maison des gens pour leur raconter une histoire. Pour moi, dans …
P., médecin spécialisée VIH 11.11.2013
Le métier de médecin, c’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire. Même si j’ai autrefois pensé à faire de l’ethnologie – c’était plus …
Julie, hôtesse de l’air 02.08.2013
Mon premier vol. C’était en décembre, il y a presque douze ans. Je travaillais pour la compagnie Star Airlines . Nous étions une centaine de …
Arthur, vie extérieure 17.06.2013
Je ne dirais pas travail. Pas occupation. Je dirais que je n’ai pas d’occupation. Mais beaucoup de... de préoccupations. C’est avant …
Michel, psychanalyste 21.02.2013
Préambule. Longtemps, j’ai eu quelques difficultés pour répondre à la sempiternelle question: – Vous êtes psychanalyste, quel métier …
Annie, chercheur(e) 16.09.2012
Chercheur(e) – Je n’arrive pas encore à habituer mon œil à ce (e). Bien que, dans mon métier et dans ma vie, je revendique ce qu’il signifie: …
Benoit, pianiste 26.05.2011
Ça va faire dix ans cet été. Je vivais au Havre. J’étais marié, j’avais deux enfants, ils avaient sept et dix ans et on a acheté une maison ici, …
Françoise, houspilleuse locale 17.02.2011
Depuis que je ne travaille plus au journal , évidemment mes journées sont moins structurées qu’auparavant. Apparemment. Ce qu’il y a de …
Jean, maire 21.11.2010
Au quotidien, dans une petite commune comme la nôtre,  on a la chance d’avoir  un secrétariat de mairie ouvert six jours sur …
Mathilde, institutrice 19.08.2010
Travailler avec des petits Depuis quelques années, je fais classe toujours au même niveau: à des CE1, qui ont 7 ans. C’est un âge que j’aime …
M et L, facteurs 20.03.2010
Devenir facteur J’ai donné la parole à deux facteurs de mon village qui ont souhaité participer ensemble à la conversation. M. est toujours en …
Jean-Yves, éleveur de chèvres 06.02.2010
Les chèvres , je vais les voir plusieurs fois par jour, je suis obligé. Parce que des fois elles se sauvent malgré la clôture. J’ai 22 chèvres …
Marylou, auxiliaire de vie 17.12.2009
C’est très  difficile à raconter . Je fais des gardes de nuit à domicile. Je dors chez les personnes. Ce sont des personnes qui ne peuvent …
Sylvie, chanteuse russe 24.08.2009
J’aimais beaucoup les  contes russes  quand j’étais petite, mais comme il n’y avait pas de russe à l’école, je n’ai pas eu l’occasion …
Marijka, cinéaste 14.05.2009
Mon travail consiste à imaginer des histoires et à les réaliser en images et en sons. Il y a plusieurs temps très différents dans ma vie …
Jean, professeur de philosophie 30.01.2009
J’enseigne dans un lycée, à Montpellier. J’ai 43 ans et 14 années d’enseignement. Travail Il s’agit de  donner des instruments de travail …
L’activité de kinésithérapeute 20.08.2008
Le centre est un établissement privé, de 80 lits dits «de suites et de rééducation». Il fonctionne avec un prix de journée assez bas par rapport …
Les tourments d’une lycéenne 07.07.2008
De la difficulté de s’orienter… des couloirs du lycée au couloir de la faculté. Paris, premier septembre 2006: C’est la rentrée des classes, …
Martine, muséographe 17.03.2008
Mon métier c’est  exposer . Une histoire, une collection, un morceau de territoire, un thème, même. Je m’occupe des contenus d’une …
Éric, potier 15.01.2008
(Nous habitons le même village, nous nous voyons presque tous les jours. Nous nous sommes servis d’un magnétophone…) C’est un travail qui …
Je travaille dans une chaîne de cafés 03.10.2007
Recherche de la définition d’une «non-situation» (pour qu’elle en devienne une) d’une étudiante en philosophie, étrangère, qui travaille dans …
Christine, prof d’histoire de l’Art 20.06.2007
Tentative de description de la situation de professeur d’histoire de l’art dans une école des Beaux-Arts J’enseigne dans une école des …
Un quotidien 13.03.2007
J’ai deux métiers!! Par chance(?), je travaille à la maison. Le matin, après avoir conduit mon époux au travail, j’allume mon ordinateur …
Virginie, graphiste 02.11.2006
Je suis  graphiste – je fais aussi de la direction artistique. J’ai 39 ans. Je vis à Paris. Je travaille depuis 1991, soit 15 ans.  …
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Violaine, épicière, équicière01.02.2021

C’est une épicerie familiale qui était tenue par Angèle jusqu’à ses 85 ans. Ses parents l’avaient tenue avant elle. Quand elle est décédée, ses enfants et petits-enfants n’étaient pas intéressés pour reprendre.

Je connaissais une de ses petites-filles, et mon conjoint de l’époque connaissait un de ses fils. C’est comme ça que j’ai appris que l’épicerie de Pluherlin cherchait un repreneur. C’était il y a 15 ans. Á l’époque j’étais en grande distri depuis huit ans et je voulais vraiment quitter ce milieu.

Je suis originaire de la région. J’ai vécu à St Nazaire, un peu dans le finistère... Je suis venu rencontrer les enfants d’Angèle, surtout Yves, qui habite le village et qui aidait beaucoup sa maman sur la fin de l’activité. On a visité, il m’a posé la question «tu t’y vois vraiment?». J’ai répondu oui.

Donc j’ai démissionné. J’ai été bête, j’aurais dû demander mon congé sans solde, j’aurais eu des primes... Mais j’étais tellement contente! Je connaissais le village, je connaissais certaines personnes à cause de l’équipe de foot féminine dans laquelle j’avais joué pendant un an.

Ça a été un gros boulot: il a fallu vider l’épicerie, repeindre, refaire l’agencement. Angèle appelait ça son petit bazar, elle vendait aussi de la vaisselle, du grillage... Je n’allais pas reprendre de cette façon-là. Moi je voulais vraiment un commerce alimentaire.

La grande distribution c’était les circonstances de la vie: je voulais faire un DUT carrières sociales, je n’ai pas été prise, j’ai fait un DUT GEA (Gestion des Entreprises et des Administrations), en parallèle je travaillais en caisse tous les samedis chez Stoc, qui était une enseigne plutôt familiale, assez correcte. Après l’obtention du diplôme je suis partie au Pérou dans l’humanitaire. Et quand je suis revenue, je ne savais pas ce que je voulais faire mais je savais que je ne voulais rien devoir à personne. Stoc m’a embauchée pour des remplacements dans les rayons pendant un an. Si ça collait ils me payaient la formation interne pour devenir chef de rayon. J’ai donc gravi les échelons, ensuite en tant que cadre, j’étais mutée tous les deux ans...

Ici j’ai démarré toute seule. Pendant pas mal d’années j’avais un saisonnier ou une saisonnière l’été. Et depuis deux ans maintenant j’ai L. avec moi en CDI à 20h par semaine. C’est une petite fierté d’avoir réussi à embaucher quelqu’un.

J’ouvre à 8h15. Je ne viens pas avant. Je me lève à 7h et quart, je fais un petit-déjeuner conséquent, il faut tenir jusqu’à 13h! Je fais ma mise en place magasin ouvert. Il peut y avoir quelques clients, des gens qui viennent avant d’aller travailler. Je démarre par les fruits et légumes, qui sont tout le temps livrés avant que j’arrive. Il y a une livraison chaque jour l’été avec de gros volumes; l’hiver il se peut qu’il n’y ait que trois livraisons par semaine. Mon grossiste est à Vannes; j’ai d’autres petits maraîchers dans le coin pour les produits de saison, il y a une association de réinsertion par le maraîchage ici: une assos super, en bio, des légumes de qualité à deux kilomètres. Priorité au local.

Mon étal de fruits et légumes, c’est un peu ma palette de couleurs du matin, mon jardin comme disent mes voisins! J’aime bien. Je déploie dehors toute l’année.

Quand les fruits et légumes sont finis on attaque les produit frais; il faut vérifier les dates, mettre en promo ce qui arrive à péremption. Je préfère brader que jeter. Je ne jette pas grand chose car je connais les clients qui sont un petit peu dans le besoin. Et moi je mange beaucoup de périmés!

Après c’est en fonction des jours. J’ai deux livraisons de produits frais et deux livraisons d’épicerie par semaine. Les produits frais viennent par un grossiste et l’épicerie par un autre. Tout ce que je peux faire en local je le fais; il y a de la bière, du cidre, du jus de pomme, des yaourts de vache, de brebis, de chèvre, du fromage de vache, brebis, chèvre, des galettes, confitures, conserves de légumes, des tartinables... On a de la chance d’avoir plein de producteurs locaux qui travaillent bien. Alors une fois qu’on fait goûter leurs produits, les gens reviennent et on peut discuter et dire que c’est autant d’emplois locaux qui restent, autant de terres préservées …faire de la politique sans que cela ne paraisse! J’y vois un prolongement de mon engagement auprès de l’association La Marmite pour promouvoir l’installation locale, relocaliser l’économie et préserver notre paysage.

C’est une volonté dans l’épicerie de faire en sorte que les gens se mélangent; donc il y a des produits conventionnels, et du bio, et du local. Je me sens un petit peu comme un agriculteur conventionnel qui irait vers le bio, qui réfléchit et qui change ses méthodes de travail. Je viens de la grande distri, j’avance dans mon cheminement intellectuel et j’espère ramener des gens avec moi dans cette réflexion …

L’engagement sur les prix que je me suis mis dès le départ, c’est que je prends 20% sur les produits locaux. Alors qu’en épicerie on doit sortir 30% de marge. Dans mon bilan annuel, j’explique à mon comptable ma façon de faire, il comprend. Cela me permet d’avoir des clients que je n’aurais peut-être pas autrement et de rendre les produits locaux accessibles pour tous.

Ce qui est compliqué dans l’épicerie c’est qu’il y a un gros volume de marchandises à écouler pour atteindre le seuil de rentabilité, le point zéro. On va faire les mêmes heures, on va travailler presque autant, mais si on revend l’équivalent d’une palette, on va payer juste nos factures alors que si on atteint un volume qui correspond à deux palettes on peut avoir un peu de marge supplémentaire.

Il y a beaucoup d’épiceries de petits bourgs qui ont du mal à s’en sortir parce qu’elles n’ont pas de volume suffisant. Disons que pour 100 euros de vendu, on retire 25%. J’ai calculé qu’ici le point mort est à 750 euros de chiffre d’affaire par jour. Pour juste payer mes factures et me payer moi. Si je dépasse ce point-là je peux embaucher.

A partir de de 10h30 il y a plus de monde dans le magasin, c’est surtout de la vente. Avec toujours un œil sur les fruits et légumes parce qu’il faut recharger au fur et à mesure. Et puis il faut faire attention aux jours de commande: par exemple deux jours par semaine on doit commander les produits frais avant midi pour être livré le lendemain. Des fois on a du monde. Quelquefois c’est en flux continu, quelquefois c’est des gros rush, parfois il n’y a personne avant 11h, on se dit ça va être une toute petite journée et puis...

Les clients viennent à pied, en vélo, en vélo électrique, beaucoup de gens prennent la voiture. Le bourg n’est pas très grand mais il y a plus de soixante villages, la commune est très étendue. Les supermarchés c’est à 10 km de chaque côté.

Je pense qu’il y a de plus en plus de personnes qui apprécient le commerce de proximité, qui apprécient dans un bourg comme celui-ci de pouvoir aller chez le boucher, chez le boulanger, à l’épicerie, au bar tabac, au bar presse... Ce sont des lieux de rencontre, les gens discutent. C’est ça qui est chouette en épicerie, créer des liens.

L’été on a moins de temps pour parler avec les gens. Sinon oui. Contrairement à la grande distri, personne ne vient vous taper sur les doigts si vous restez 1/4 d’heure à discuter.

La clientèle? il y a de tout. Quand j’ai démarré c’était plus une clientèle de personnes âgées habitant le bourg. Mais là il y a de nouveaux logements, des nouvelles familles qui sont arrivées. S’ils viennent en dépannage et qu’on arrive à bien les dépanner, ils reviendront, il faut savoir se mettre en question, proposer des nouveaux produits, rester à l’écoute.

À 13h petite fermeture, enfin, bonne pause de deux heures et demie!

J’habite sur place. Mes murs commerciaux comprenaient un grand hangar qu’on a détruit pour bâtir l’habitation. Je fais pas mal d’heures mais j’ai zéro temps de trajet.

Pendant la pause je vais voir mon cheval!

Au bout de deux ou trois ans je me suis dit, c’est super, je suis contente, je ne regrette pas du tout mon choix mais si je suis enfermée tout le temps je vais perdre mon enthousiasme, je vais moins bien m’occuper des gens ... il faut que je trouve une échappatoire.

Je faisais de l’équitation en amateur. J’avais peur sur le cheval mais je savais que j’avais un truc à faire avec l’animal. Par ailleurs je faisais des livraisons, avec une remorque attelée à mon vélo. Pour les gens qui ne pouvaient pas porter leurs packs d’eau entre autres. Parfois sur le ton de la blague on disait, ce serait sympa de le faire à cheval... et de là est né un vrai projet.

J’ai pris contact avec une association qui forme des meneurs et qui dresse des chevaux, des postiers bretons. J’ai fait une formation qui s’est étalée dans le temps: je n’avais que mon lundi de repos pour y aller et j’ai eu le bonheur de tomber enceinte juste à cette période là! Donc je suis allée en formation jusqu’à six mois de grossesse et j’ai repris quand mon garçon avait cinq mois. Je voulais vraiment avoir le diplôme de meneur accompagnateur en tourisme équestre. Comme je ne suis pas née dans le milieu du cheval, il me fallait quelque chose de complet pour que je sois crédible sur la route. En parallèle il a fallu trouver le champ, le cheval, la roulotte.

La roulotte a été livrée avec deux banquettes de chaque côté pour faire de la balade. J’ai dessiné l’aménagement, je savais ce que je voulais, un plan incliné pour les fruits et légumes, des étagères pour l’épicerie, et une glacière pour les produits frais...

Tous les samedis après-midi je fais mon circuit d’une dizaine de kilomètres. Les premières années j’allais vraiment en campagne. Je voulais desservir les villages les plus éloignés mais je me suis rendu compte que ce n’était pas approprié, les gens avaient l’habitude d’aller faire leurs courses autrement.

Les premières années étaient compliquées. Il y a de la circulation, des camions, des engins agricoles. C’était assez stressant. Plus les années passent et plus le plaisir grandit. La tournée s’est adaptée. Et puis j’ai réduit aussi la difficulté pour le cheval. La campagne ici est très vallonnée, il y a des montées qui sont très raides...

La charge fait une tonne. Maintenant c’est des années plaisir. Petit circuit jusqu’au village voisin qui est très touristique mais où il n’y pas d’épicerie. Les gens passent des commandes par téléphone, par texto ou par mail le matin; sinon ils savent à peu près d’une fois sur l’autre ce que j’ai dans la roulotte. J’arrive juste après le poissonnier!

Le reste de la semaine le cheval pâture avec Titane, l’âne qui lui tient compagnie. Je le laisse tranquille en novembre, décembre. Puis je le remets en muscles pour la saison d’après. Février mars, je le promène comme un gros chien, on fait de belles balades. Après je ressors la petite calèche d’entraînement. Et la roulotte ensuite, comme ça il ne reprend pas une tonne d’un coup, ce ne serait pas possible.

On est plus à la fin de l’aventure qu’au début... C’est la onzième année, mon cheval a 14 ans..., je pense qu’on a encore quatre/cinq ans. Je ne me vois pas démarrer avec un nouveau cheval. Enfin il se porte bien, le travail n’est pas très dur!

Il y a eu des pépins. La roulotte est passée sur ma jambe une fois. On était à l’arrêt dans un village sous une pluie continue, je n’aurais pas dû sortir. J’avais un kway sur moi et Stourm, mon cheval, n’avait rien. J’ai voulu lui mettre le kway sur le dos. Il a eu peur du bruit un peu chuintant. Il a eu le réflexe d’un cheval: la fuite. Il a juste fait trois pas, le problème c’est qu’on était devant une descente. Je me suis mise devant lui pour l’arrêter mais la roulotte le poussait, je suis tombée, le cheval m’a évitée mais la roulotte m’est passée sur la cuisse. Voilà, on apprend!

Samedi dernier on a perdu une roue, la chambre à air a éclaté. Heureusement j’ai un voisin qui sait tout faire, je l’appelle Mac Gyver (nom d'une série de ma jeunesse, d'un homme très ingénieux pour résoudre toutes sortes de problèmes mécaniques, physiques, électroniques...). Il avait déjà regardé comment la roue était faite. Il m’a rejoint avec les outils qu’il fallait, ça lui a pris quand même 1h1/4... S'il n'avait pas été là, il aurait fallu que je vide la roulotte et que j’attende lundi un garagiste...

Cette tournée hebdomadaire a été aussi l’occasion de voir grandir mon fils aux côtés du cheval, les premières années dans un siège-bébé, maintenant à vélo à nos côtés, leur complicité grandissant.

Ça c’est la récré du samedi, et L. tient le magasin.

L, je la connais depuis une dizaine d’années, nos enfants étaient dans la même école, et on courait ensemble le lundi matin, on discutait bien. Elle est céramiste, cette activité est parfois aléatoire. Je cherchais quelqu’un qui veuille bien travailler vingt heures par semaine: que ce soit un temps partiel choisi. Les femmes ont tellement subi le temps partiel... c’était important pour moi que ce soit choisi. On a fait un an en CDD et depuis deux ans, CDI.

Et G., elle, a fait le renfort de saison l’année dernière – juin-juillet. Cette année elle est arrivée au mois de mai jusqu’à fin septembre parce que ça prend plus d’ampleur. Pareil: temps partiel choisi, d’autres activités. Elle habite juste à côté.

On a un peu le même schéma familial: un enfant chacune. G. doit avoir 38 ans, moi j’ai 42 et L. 43. Je n’ai pas fait de recrutement, c’est moi qui suis allée vers elles.

Le dimanche matin c’est ouvert. J’ai un jour et demi de repos : dimanche après-midi et lundi, je n’ai jamais connu autre chose. En grande distri je travaillais tous les weekends. Maintenant j’arrive à prendre plus de temps pour moi. Même en un jour et demi, j’ai le temps de faire des petits breaks.

Je prends deux semaines de congés en février avec mon fils et une semaine en septembre, là c’est recentrage perso, à pieds ou à vélo. L’épicerie ne ferme pas, c’est important que les gens sachent qu’ils peuvent toujours compter dessus.

L’après-midi on réouvre à 15h30. On fait le réassort des fruits et légumes, on trie un petit peu ce qui est abimé. On prépare la commande pour le lendemain. Il y a des tâches qui se répètent chaque jour: le réassort, vider la réserve. On le fait quand il n’y a pas de client en caisse. On est toujours en action en fait. Certains ont l’image de l’épicière qui discute et qui encaisse, mais les gens qui viennent faire des stages sont surpris de l’intensité du travail. On porte beaucoup. Pour l’instant je ne souffre pas physiquement mais je m’offre un soin shiatsu tous les trimestres et je fais du pilates toutes les semaines.

J’ai hésité à me mettre sur une liste municipale, mais je pense qu’il y aurait trop de conflits d’intérêt. Par contre je milite pour qu’il y ait des commissions consultatives dans le village et que chacun puisse partager ses compétences.

Casino. Angèle avant de décéder avait discuté avec les gens de Casino, elle avait un peu promis que celui qui lui succéderait marcherait avec eux. Moi à l’époque ça me convenait parce qu’ils prenaient en charge tout l’investissement extérieur. Pour le taux d’endettement j’étais déjà au taquet, donc... au départ j’ai été Vival (Vival c’est Casino). J’ai pris la liberté de traiter avec des producteurs locaux. Quand j’ai voulu démarrer l’épicerie ambulante j’avais besoin de financement, je leur ai dit, je ressigne avec vous si vous me financez ma roulotte   sur la roulotte, c’était écrit Vival... Ça a été compliqué de m’en défaire.

En 2010 ils ont commencé à augmenter leurs prix de façon incroyable. J’avais avantage à aller m’approvisionner au supermarché plutôt que de me faire livrer par la centrale! J’ai contacté pas mal de Vival du coin: ils étaient dans la même situation. C’était une politique de Casino pour supprimer les petites épiceries.

La bataille a été rude. On a créé une réunion de plus de 40 épiciers Vival de toute la Bretagne. On a convié les responsables de Casino et on a exposé nos relevés de prix sur les trois/quatre mois qui précédaient. On montrait que si on continuait à commander chez eux en appliquant une marge correcte sans plus, on allait devoir faire des prix insensés. Ils ont promis de revoir leur politique de prix et en fait ils ont réduit les prix mais facturé la logistique. Ils ne nous écoutaient pas du tout. Je pense qu’ils avaient vraiment le projet d’écrémer les petites épiceries qui ne leur rapportaient pas. Leur nouvelle politique était d’investir sur les stations service des autoroutes…

En attendant ils nous lâchaient pas, on était toujours avec cette enseigne. Alors j’ai pris des cours de droit par correspondance. Cela m’a aidé à prendre confiance.

Il ne suffit pas de dire «j’arrête». Je recevais des courriers qui disaient que comme je ne respectais pas leurs demandes, je leur devais de l’argent pour des commandes non effectuées, plus des dommages et intérêts. Alors j’ai repris point par point ce qu’ils disaient et j’ai démontré que c’était l’inverse, j’ai prouvé ma bonne foi.

Beaucoup d‘épiceries qui étaient tenues par des gens plus âgés n’ont pas eu la force de se défendre, ou bien les gens voulaient vendre leur fonds et pensaient qu’en restant Vival ce serait plus facile. On était quarante à mener bataille au départ, et il y en a beaucoup qui ont fermé.

J’étais censée être en contrat avec Casino jusqu’en 2018, et j’ai réussi à enlever l’enseigne en 2016. J’ai fini par obtenir une rupture de contrat avec une clause de confidentialité. Ça veut dire que je ne suis pas censée en parler, mais je m’en fiche. Bon débarras. Point final avec la grande distribution.

Je reçois des coups de téléphone: si vous vendez-vous votre fonds de commerce, nous sommes intéressés ... Il y a pas mal de personnes qui ont envie de quitter le monde urbain pour retrouver du lien social. C’est une tendance. Est-ce que ça va se confirmer? Il y a des projets. Après, c’est la rentabilité qui n’est pas évidente à trouver.

Je n’ai pas envie d’aller ailleurs, je n’ai pas envie de gagner plus d’argent. J’ai trouvé un équilibre. Dès que je vois que j’ai un peu de marge, j’embauche. Pour me dégager du temps, et pour être plus active dans les associations qui me sont chères: la Marmite et le café associatif local, où je voudrais m’investir davantage...

C’est fatigant mais ce n’est pas stressant: pas de compte à rendre, pas de pression en dehors de payer les factures. Les premières années c’était plus difficile mais maintenant je sais que ça roule. Je côtoie beaucoup de personnes qui ont fait des burn out, qui sont dans un mal être au travail, je ne connais pas ça du tout.

La clientèle est bienveillante. Il y a une confiance mutuelle qui se crée au fil des années. On se connait, on connait les façons de voir les choses des uns et des autres.

J’ai eu la chance de pouvoir créer quelque chose qui m’épanouit.

















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